Nous sommes le 10 Juillet 2008. Il est 5 h à peine. Encore une mauvaise nuit peuplée de cauchemars qui s’étiole dans le petit matin. Je me réveille toute cotonneuse, la bouche sèche. Je me lève péniblement, je marche au radar jusqu’à la cuisine. Je découvre ma fille attablée à un étrange repas. En robe de chambre, le cheveu en bataille, elle a étalé en étoile autour d’elle... toutes sortes de boites de médicaments, avec les notices correspondantes (mais.. je les reconnais... ce sont les miens !) Elle a édité toutes sortes de fiches pour chacun d’eux. Et pianote fébrilement sur son ordinateur. Visiblement, elle y a passé la nuit.
Sans lever la tête, elle prévient toute interrogation et m’intime d’un ton sans réplique, en me tendant mes lunettes : "Tiens, maman, réponds à ce questionnaire".
Quel questionnaire ? dis-je dans un brouillard.
Discute pas, réponds ! J’obéis et commence à lire le papier. ça se présente comme un tableau, il y a 17 questions.
Premièrement : avez-vous des démangeaisons, des furieuses envies de vous gratter ? Pas d’hésitation, j’inscris en face "Oui".
Deuxièmement : avez-vous des vertiges ? des pertes d’équilibre ? Encore oui.
Troisièmement : avez-vous à certains moments des frissons, claquez-vous des dents ? Et à d’autres moments, transpirez-vous à grosses gouttes ? Je coche.
Je tends le papier rempli à ma fille : 17 réponses positives sur 17. Le grand schelem. Elle jette un oeil sur le tableau et déclare solennellement : "Maman, tu es accro !"
Accro, moi ? Je ne comprends pas tout de suite.
"Tu es toxicomane médicamenteuse, Maman". Le plus dur, parait-il, c’est le Rivotril. Un benzodiazépine utilisé pour les crises d’épilepsie. Les médecins ont remarqué qu’il a comme effet second de bloquer le centre de la douleurs au cerveau, m’explique-t-elle. Alors, comme c’est commode, les médecins ont pris l’habitude de l’administrer abusivement pour les douleurs extrêmes dans le cas d’autres pathologies que l’épilepsie. Tu me l’as dis toi-même : tu hurlais des heures et des heures dans ton lit, jusqu’à’ à ce qu’on t’en donne. Le problème, c’est la dépendance. Je suis allée sur des forums de discussion : une ancienne alcoolique disait que pour arrêter le Rivotril, ça a été pire que l’alcool. Un véritable parcours du combattant.
Je reste interdite : accro, moi ? Qui n’ait jamais fumé, quasiment jamais bu une goutte d’alcool ?
Ben regarde ! 17 oui sur 17, c’est accablant !
Je fais un travelling arrière de ces dernières années. Alors, les vertiges, les crises de larmes, les sensations de chaleur et les froids intenses, c’était ça ? Se gratter les jambes des heures et des heures, parfois jusqu’au sang... alors qu’on n’a au départ aucun bouton, aucune rougeur, aucune cause d’irritation apparente, c’était ça ?
Ma fille conclut d’un ton solennel : "il faut que tu fasses une cure de désintoxication". Je réfléchis. Mon médecin généraliste est en vacances. Mais je peux commencer seule, si c’est si urgent que ça. Inconsciente du danger, je décide de diminuer mon traitement journalier à 18 gouttes par jour au lieu de 20. Au début, aucune différence. Ma fille a réintégré ses pénates. Je reste seule à Cergy. Ma convalescence démarre sans encombre.
Tous les voisins sont partis en vacances. Pas une visite. Apparemment, l’ordonnance que je me suis fixée marche bien. Je dirais même que je me sens revivre. Je dors mieux, je suis moins stone dans la journée. Je fais tous les jours une petites marche de 500 m dans les environs, avec 2 cannes de marche, des anciens bétons de ski recyclés qui font l’affaire.
A l’arrivée du mois d’août, je décide de diminuer encore de 2 gouttes. Au début, tout se passe normalement. L’amélioration des symptômes continue.
Et voici qu’arrive le jour férié du 15. La résidence où j’habite est encore plus vide que d’habitude. Toute les habitants de la rangée de pavillons voisins sont partis en vacances, sauf moi. Tous les volets fermés, il n’y a plus aucune voiture sur les parkings. Je pars bravement faire ma marche quotidienne dehors. Je prends un petit chemin sableux entre deux haies d’arbres fleuris qui me conduit à un petit bois.
Sur le chemin du retour, à 150 m de mon domicile, sans aucun signe avant-coureur, tout d’un coup, ma jambe se bloque sur le sol et je sens mon pied qui se dérobe. J’ai beau vouloir avancer, je suis stoppée dans mon mouvement, arc-boutée sur mes deux cannes de marche. J’ai perdu totalement les commandes des jambes.
Paniquée, je pousse un hurlement, le crie, j’appelle au secours. Rien ne bouge. Pas un passant. Pas une maison habitée derrière la haie de feuillage : les fenêtres sont hermétiquement closes. Pas de portable sur moi : grave erreur que je ne suis pas prête de reproduire ! Je sanglote de terreur. Je pense immédiatement aux crises de certains patients atteints de sclérose en plaques que j’ai vues quand j’étais à l’hosto. Ce qu’on appelle une "poussée" avec les jambes qui se dérobent. Je sanglote éperdument : "je n’ai quand mémé pas AUSSI une sclérose en plaques !!"
Première réaction : la peur. Peur panique, dans une solitude totale. Aucune âme qui vive à l’horizon. Il faut que je me débrouille par mes propres moyens. Je me dis "Il FAUT que je marche jusqu’à la maison." J’ai une envie folle de me coucher par terre, de ramper en hurlant... Mais ces gestes me sont inaccessibles : comment faire, quand on ne peut plus se baisser ? Le sol sous mes pieds me semble se reculer à des kilomètres, comme une marée basse. Je suis là, à sangloter, accrochée à mes cannes comme le noyé à une bouée de sauvetage en mer. Je crie, je sanglote, sur mon chemin désert... je me tordrais bien de douleur si mes barres et mes tiges ne me condamnaient pas à la raideur.
Après quelques minutes de panique, je me ressaisis. Le rationnel remonte à la surface. Il FAUT que je rentre chez moi pour appeler les secours. C’est une question de vie ou de mort. Je vacille de terreur face à cette distance qui me sépare de la maison et qui me paraît soudain immense, loin, loin, loin... alors qu’il y a peut-être 150 m à tout casser. Je rêve de m’adosser à quelque chose, mais il n’y a que des piracontas dont les épines ne sont guère accueillantes. Pas de doute. Je ne peux compter QUE sur moi-même et mes propres ressources. La balle n’est que dans mon camp.
J’essaie de revenir au réel et de me concentrer sur le présent. Je ferme les yeux et j’essaie de reprendre conscience de mon corps. Je mobilise toute mon énergie dans un exercice de relaxation. Je visualise mes pieds, je détaille dans ma tête orteil par orteil, phalange par phalange. Le pouce gauche. Le majeur droit. Je me concentre jusqu’à ce qu’ils deviennent lourds, lourds... Ils s’enfoncent dans la terre, je leur fais pousser des racines. Je sens la force tellurique de la terre nourricière sous la plante de mes pieds. Je détaille mes chaussures de marche centimètre carré par centimètre carré, je visualise de coller fermement mes semelles au sol, je vérifie par la pensée les fermetures des souliers et j’intime à mes scratchs de s’attacher solidement. Je reprends conscience de mes jambes, en remontant doucement depuis les chevilles, les genoux, les cuisses, mes hanches. Je sens mon bassin bien posé également à gauche et à droite et je goûte cette horizontalité. Je trace alors à l’intérieur des deux verticales de mes jambes comme deux barres d’appui. Il faut que je sois Samson soulevant les colonnes du temple, mais une par une.
Au fur et à mesure que je fais cet exercice, le poids qui me pèse s’allège, je me décrispe sur mes cannes, mes pieds se reposent sur le sol. Ma panique s’apaise. Je fais des respirations que j’essaie de ralentir le plus possible. Je me concentre sur mon pied gauche qui est devenu depuis mon opération mon pied directeur. Après des efforts infinis, je vois ma basket qui avance d’un ou deux centimètres. Sauvage ? Il faut bientôt déchanter : la jambe se bloque à nouveau. Mais j’ai compris. Il y a désormais une lumière au bout de mon tunnel. Je ne me démonte pas : j’ai désormais le mode d’emploi. Je recommence alors la procédure de A à Z pour avancer le pied droit. Je fais les respirations très lentement, très lentement. J’ai avancé d’un tout petit chouïa. J’expérimente que c’est plus difficile de ce côté et qu’il me faut mobiliser plus d’efforts.
Alors, bout par bout, centimètre par centimètre, je conquiers un morceau de chemin, jusqu’à l’énorme bloc de ciment qui au carrefour de deux sentiers empêche le passage des voitures. Je dépose mes fesses sur le rebord. Je reste adossée de nombreuses minutes. Je me sens tellement mal : mélange d’angoisse, de perte d’équilibre, un espèce de brouillard désespéré, comme si j’allais me pétrifier sur place. Les larmes coulent sous l’effort, j’ai peut-être fait 10 mètres. Mais il faut abandonner cet ilot stable pour affronter à nouveau le vide de la suite du parcours. Je me traîne avec une peine infinie jusqu’à la boite aux lettres. Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir me coucher par terre. Je dois tenir debout coûte que coûte. Je tangue comme un marin ivre. A certains moments, je vois le sol qui se rapproche, comme si je m’enfonçais. A d’autres, j’ai la sensation qu’un énorme étau me rentre la téte à l’intérieur du tronc. C’est si terrible que je hurle encore. Je profite de la solitude pour gueuler à pleins poumons : il FAUT que j’avance !!...
Je pense à ce dessin de Chaval où l’on voit une main qui sort d’une minuscule flaque d’eau sur la chaussée et un passant sur le trottoir qui se retourne, ne sachant pas quoi faire. Une main toute seule, orpheline sur le macadam. Je gueule encore : il FAUT que j’y arrive !! Je me parle comme au cheval fourbu de la chanson de Ferré : encore un effort. Je suis parvenue jusqu’au petit muret du couple asiatique, installé trois maisons avant la mienne. Plus que deux. Plus qu’une. Les derniers mètres pour longer mon garage sont les plus difficiles. Je n’en finis pas de le dépasser. Les blocages de la marche s’accélèrent. Je suis trempée de larmes et de sueur. J’ai la clé dans la serrure. Je m’adosse à l’escalier. Je m’accroche à la rampe. Je parviens enfin jusqu’au téléphone. J’ai du mal à articuler. Le SAMU va arriver. Enfin. Je m’écroule sur mon lit médicalisé.
Je viens de faire ma première crise de manque. Je mettrais plusieurs mois à le comprendre. Que les benzodiazépines provoquent de l’a-(privatif)tonie musculaire. Et que le sevrage de ces substances entraîne à l’inverse des crises de contraction des muscles. J’apprendrai à reconnaitre les symptômes, à savoir que quand elles arrivent, il ne faut bouger ni une oreille ni même un cil. Surtout ne faire aucun mouvement. Sinon on augmente la demande de substance au cerveau. Et on aggrave aussitôt la situation.
Je viens d’entrer dans un enfer qui va durer 2 ans 1/2. Mais je ne le sais pas encore.
