Deux jeunes, aux yeux et aux teints clairs se tournent vers moi en réponse à mon interpellation : « Il se passe quelquechose ? »
Ils me dévisagent un instant puis l’un d’eux s’ouvre, souriant, les yeux bleus enjoués
« non, vous inquiétez pas, c’est [inaudible] »
« quoi ? »
« vi-gi-pi-rate ! C’est normal ! »
La scène se passe “devant chez moi”, au milieu de ma promenade de santé, cet après-midi du 14 juin, entre le pont Bir Hakeim et la Tour Eiffel à Paris. Les deux gars sont des bidasses, harnachés, treillis, bottes, bérets et gros flingues noirs métalliques serrés contre leurs torses. Flingues « de guerre ». Comme le camouflage de leur treillis et de leurs deux jeeps garées en bordure de cette « voie sur berge » le long de la Seine.
Et d’une, ma mémoire ne fait qu’un tour et reviennent à mes yeux les pelotons militaires postés aux carrefours de la ville de Washington DC le lendemain du 11 septembre 2001. Sur l’arrière-plan de la grosse fumée noire qui s’élevait [du Pentagone] de l’autre côté du Potomac, ils sont pareils, saufs qu’ils ont des tenues un peu plus claires (héritage de la première guerre du Golfe ?), leur teint est le plus souvent celui des Américains moins employés dans le civil, et il y en a plus, et leurs jeeps sont ces gros « humvees » désormais familières dans nos images quotidiennes d’actus télés afghanes et iraquiennes. Et, outre les armes qu’ils portent, de temps à autre ils entourent une unité de missiles anti-aériens mobile. Vicieuses machines de guerre, pointées vers le ciel désormais vide, bleu et froid. L’une d’elles trône devant le capitole, le temple de la démocratie américaine. Et la tristesse me revient.
Et de deux, jetant un œil par-dessus l’épaule à nos deux gars sur les bords de Seine, je me dis « mais qu’est-ce qu’ils sont censés faire ? Mettons qu’un taré se fasse sauter en face la rue, à la bouche de métro qui dégorge des flots de touristes aussi clairs, frais, colorés, insouciants qu’eux ? Ils savent recoller les morceaux d’êtres humains ? Ils sont chirurgiens ? Je me demande combien de corps ils peuvent transporter dans de bonnes conditions, et où ? Savent-ils seulement où les emmener ? ».
Ou qu’un gentil airbus d’une gentille ligne de notre gentille Europe désunie, se fonde comme un gigantesque insecte blanc gorgé de kérosène au décollage, contre notre belle tour Eiffel nationale ? Ils ont le numéro d’un descendant d’Eiffel pour la remettre à l’endroit ? Ils vont tirer en l’air avec leurs armes de guerre ? Pour abréger les souffrances des inévitables touristes qui papillonneront d’un seul coup dans les airs comme de petits anges clairs, vers le sol dur du macadam parisien depuis les hauteurs tordues de métal en fusion ? Que vaudrait à cette douce patrie qui m’accueille, que les illuminés enragés des tyrannies théocratiques pétrolières lui infligent ce sort – le massacre soudain gratuit de milliers d’innocents ? Pourrait-on aspirer à être tant haï, y arriverait-on en se faisant « gendarme du monde » ?
Tristesse. Ténèbres sombres de cette atmosphère qui me revient – Washington est déserte, les marées humaines de fonctionnaires, employés parlementaires et lobbyistes ayant fui leurs bureaux comme un seul homme (ou femme le plus souvent) pour récupérer leurs enfants, rentrer dans leurs calmes banlieues arborées et feuillues. Puis le conseil psychologique, les américains réagissent instantanément : mes collègues de bureau se regroupent pour parler, ils s’organisent, avec les enfants, ils se lâchent, pleurent, s’épanchent collectivement. Ils savent faire. L’incompréhension, la peur, le stress, le sentiment d’injustice : tout ça coule à flots, se libère, se répand, et ils ressoudent, réparent la déchirure émotionnelle, morale, sentimentale. « Qu’avons-nous fait pour mériter ça ? » « Pourquoi nous en veulent-ils ? » est sur les lèvres de ce doux peuple mélangé mais ordonné. Question justifiée, alors. Depuis, on leur a fourni une raison.
Quelques-uns d’entre mes collègues, « professionnels du développement », , notamment ceux qui passent 150 jours par an dans des pays sans droit, sans ordre, où l’injustice, la mort et la souffrance sont partout, toujours, se demandent, devant la multiplication des épanchements, des extériorisations (ce peuple adorable a tendance à sur-faire les choses) : « Mais quel est le problème au juste ? », discrètement, en aparté, anonymement. Nous, les anglais, prenons notre air suffisant : « vous savez, les attentats terroristes contre les civils, on connaît. Vous verrez, on s’habitue ». On nous organise en équipes de secours en cas d’urgence, et nous distribue des drôles de bâtons servant à orienter une éventuelle foule paniquée, avec des lumières au bout. Ma proposition largement échangée dans le courrier électronique interne, quant à l’usage qu’on peut faire de ces bâtons (« si vous voyez un avion de ligne se diriger vers la fenêtre de votre bureau, saisissez-vous des bâtons de détresse, postez-vous bien à la fenêtre et signalez à grands gestes, la direction de la Maison Blanche » - nous en étions à 200 mètres à vol d’oiseau), ne fut pas appréciée. Le sens de l’humour distingue aussi les américains des anglais.
Et de trois, j’ai repris ma balade, je suis en bord de Seine, je réalise : « mais c’est bien sûr, Bush est là ! » on l’entendait sur toutes les radios ce matin même exprimer son plaisir de connaître Mme Sarkozy, au château de la Muette - cette « ambassade bis » des Etats-Unis, diront les mauvaises langues, dont je suis.
Donc on place des pelotons de bidasses, des commandos militaires, de ci, de là. Parce qu’on compatît avec l’Amérique, on lui ressemble donc, on va décorer nos carrefours comme eux, de nos belles mécaniques militaires et guerrières, un peu désoeuvrées depuis la fin de la Guerre froide !
Ca va rassurer la populace. Donc réduire la terreur. Contre laquelle on est en guerre. Et tous ceux qui sont contre « US » ne sont pas avec nous. Et ceux qui sont contre « EUX » et pas d’accord avec « US » ? Circulez, y a rien à voir.
Et moi je traîne ma sombre tristesse de ces jours de septembre, de ces éparpillements de commandos aux coins de rue, de ce ciel washingtonien - ordinairement encombré d’appareils emplis d’américains insouciants, joyeux, affairés, pacifiques-, soudain vide. Puis déchiré par la foudre insoutenable des escadrons d’appareils de guerre, et les éclairs étincelants de leurs gigantesques réacteurs et des pointes acérées de leurs missiles et des gueules de leurs canons.
La Chambre des représentants du Congrès du peuple américain (car il en existe un, je vous l’assure, je l’ai rencontré, il est en sommeil, simplement), a hier demandé l’impeachment – l’empêchement, soyons simples – du président George W. Bush, pour la réaction qu’il a imposée au monde et aux Etats-Unis, aux attentats du 11 Septembre 2001, et pour crimes de guerre. Ce monsieur va repartir dans son ranch, peut-être, quitter la Maison Blanche, bientôt.
Cette réaction horriblement erronée, désespérée ou futile, je l’ai vue à travers les visages clairs de jeunes innocents en tenue de guerre à Washington. Nous avons vu la suite, l’envoi de beaucoup de ces enfants au Moyen Orient, en Asie centrale. Je vois aujourd’hui dans mon voisinage quelquechose qui ressemble à faire froid dans le dos aux prémices de cela. Est-ce le moment, M. Sarkozy, est-ce la bonne décision ?
C’est mon anniversaire aujourd’hui, M. Sarkozy, j’ai 43 ans et pas d’enfants : de grâce, si vous répondez « oui », ne le dites pas aux vôtres et à ceux de votre peuple. Faites-le pour moi aujourd’hui.

