Article paru en 2002 in Penven A., Bonny Y., Roncin C., Au cœur de la cité : vivre ensemble, travailler, s’engager, Presses Universitaires de Rennes, 235-247.
Dans la période récente, nos sociétés contemporaines sont passées successivement par des modèles idéaux différents et de plus en plus complexes pour représenter le système social. Dans les années soixante, la figure dominante en Europe comme aux Etats-Unis est incontestablement le modèle binaire qui oppose “l’Etat” d’un côté et “le marché” de l’autre. Le secteur public, déjà fort dans une France profondément marquée par son histoire jacobine, se trouve en effet, consolidé au lendemain de la Seconde guerre mondiale sous la pression conjuguée des gaullistes et des communistes. L’État, engagé par la Sécurité Sociale sur le vaste chantier de la protection sociale, expérimentant une voie française originale construite autour d’une planification indicative et bénéficiant d’une image positive dans les schémas théoriques inspirés du keynésianisme, apparaît alors comme la source principale de la régulation économique et du progrès social.
Dès la fin des années soixante, les premiers échecs économiques (récession, inflation et chômage), le développement de l’instabilité monétaire (dévaluation, hausse du prix de l’or) et les difficultés chroniques en matière de déficits publics vont ébranler progressivement la confiance dans l’action de l’Etat. Il devient alors rapidement la cible de nombreuses critiques. Pour les marxistes, il reste avant tout un instrument au service du Capital. Pour la gauche “critique”, l’image providentielle est trompeuse car elle masque la permanence de nouvelles formes de contrôle social. Pour la droite libérale enfin, il constitue toujours une institution dangereuse, souvent maladroite et trop coûteuse qu’il faut contenir et réduire par tout moyen. Longtemps affaiblis par les urgences de la reconstruction et par la pression sociale en faveur du progrès partagé, les tenants d’un libéralisme orthodoxe entrevoient alors la possibilité d’une revanche dont les pionniers universitaires (en particulier, Milton FRIEDMAN et l’école de Chicago) et ou politiques (NIXON) sont les artisans zélés aux Etats-Unis dès 1970.
Sur ce terreau idéologique aux racines profondes va germer à nouveau une idée déjà soulignée par Alexis de TOCQUEVILLE au milieu du siècle précédent [1] selon laquelle le face à face entre l’Etat et le secteur marchand peut être dépassé par les ressources propres de la société civile. Dans une certaine mesure le rôle des acteurs sociaux, susceptibles de reconquérir en partie l’espace public, est alors redécouvert offrant ainsi une possibilité raisonnable de réduire le champ des activités de l’Etat, nouveau Léviathan [2] dont les dangers sont abondamment décrits.
L’émergence du tiers secteur
En 1970 naît le Comité national de liaison des activités mutualistes, coopératives et associatives (CNLAMCA) à l’initiative des responsables nationaux des organisations du secteur [3]. Progressivement, un nouveau modèle ternaire émerge donc. Entre l’Etat et le Marché surgit le Tiers Secteur. Ce vocable prometteur par ses résonances historiques trouve une place au cœur du projet de “Nouvelle Société” défendu par Monsieur CHABAN-DELMAS et théorisé au début des années soixante-dix notamment par Jacques DELORS. Conçu d’emblée comme « une réponse partielle » à la crise de l’emploi qui atteint les économies développées, le concept de Tiers Secteur conserve cependant un contour flou et les obstacles pour sa reconnaissance ne manquent pas [4]. Sensibles à cette ambiguïté, les animateurs du CNLAMCA vont adopter la référence à l’économie sociale en 1977, « lorsque Henri DESROCHE [5] plaide pour réinvestir cette terminologie empruntée au rapport de Charles GIDE pour l’exposition universelle de 1900. [6] »
Le relais politique des acteurs de l’économie sociale verra le jour, au début des années quatre-vingts, lorsque Michel ROCARD, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire créera une délégation interministérielle à l’économie sociale (DIES). Cette étape et le projet qu’elle sous tend de fédération des acteurs, introduit dans l’espace administratif une catégorie juridique plus opératoire. Elle va surprendre au départ les juristes. En effet, profondément marquée par le contexte sociopolitique du moment et, malgré son origine dans la tradition universitaire française, l’idée d’économie sociale n’est alors plus reconnue comme un concept scientifique. Les conditions particulières de cette renaissance en France expliquent le constat actuel, de différences irréductibles dans le vocabulaire utilisé dans les pays étrangers. Ainsi, le mot d’économie sociale ne trouve pas d’équivalent dans les langues de tradition anglo-saxonne. Dans un autre contexte culturel, les catégories juridiques utilisées sont différentes et le nom qui semble le plus juste dans la littérature est le secteur des “nonprofit organizations ”. Quel que soit le vocable, les phénomènes décrits ont en commun la reconnaissance d’un autre espace d’action économique et sociale à côté de ceux des sphères des services publics et du secteur marchand à but lucratif.
Cependant, la genèse de cette reconnaissance de l’économie sociale en France soulève un certain nombre de questions. En effet, le vocable de Tiers Secteur n’évoque-t-il pas ce qui reste entre les deux autres secteurs et, comme le “Non-profit sector”, ne se trouve-t-il pas également défini en terme relatif ou même négatif par rapport à ce qu’il n’est pas ? Cette manière de concevoir la troisième sphère n’est évidemment en aucune manière neutre puisqu’elle détermine largement les frontières de son espace légitime. Des constructions théoriques, publiées dans la littérature anglo-saxonne, vont d’ailleurs contribuer à accréditer une telle explication de l’existence des organisations sans but lucratif. Ainsi, WEISBROD [7] soulignera le caractère complémentaire du secteur volontaire non lucratif dans la production de biens publics irrémédiablement sous optimale quand elle est le fruit de la décision des pouvoirs publics. De son côté, HANSMANN [8] mettra en évidence « l’échec contractuel » du marché dans certaines situations d’asymétrie d’information et donc l’avantage comparatif qui subsiste pour des organisations sans but lucratif dans certaines activités économiques comme les services relationnels. Ainsi, l’économie sociale se trouve-t-elle enfermée par les représentations données dans les fonctions que les deux autres secteurs ne sont pas en mesure d’assurer correctement. Son rôle serait alors de réaliser subsidiairement ce qui ne s’accomplirait pas ou ce qui se réaliserait mal dans les deux autres sphères. La reconquête d’un espace d’action collective est donc davantage concédée qu’acquise. L’Etat est obligé de légiférer de façon générale. Il est souvent mal à l’aise quand il faut des interventions plus personnalisées. Manquant de souplesse, il est peu performant s’il faut aller dans les coins les plus reculés du champ social. De même, si le marché a souvent des vertus il présente aussi des limites. Ne s’intéressant qu’à ce qui est rentable, il tend à oublier systématiquement les besoins non solvables. Il n’invite à gérer les ressources humaines qu’en les instrumentant au profit des propriétaires des capitaux. Ainsi, la flexibilité imposée par la concurrence sur les marchés multiplie les facteurs d’insécurité et la précarité en privilégiant souvent les avantages du court terme. Compte tenu de ces défaillances, la vocation du Tiers Secteur serait d’investir ces domaines laissés en friche ou mal couverts par les autres formes de production sans qu’il s’agisse pour autant d’un domaine propre d’intervention. Bref, l’économie sociale est envisagée comme un secteur résiduel dont l’activité économique n’est qu’à peine reconnue. D’une certaine manière, Claude VIENNEY rejoint l’idée de la dépendance de l’économie sociale par rapport aux autres secteurs de l’économie puisqu’il considère qu’elle fait partie assez largement d’une procédure “post-keynésienne” de régulation de la sortie de crise [9]. L’émancipation rêvée par les défenseurs de l’économie sociale pourrait n’être en définitive qu’une illusion dans une économie dominée de manière écrasante par la logique du profit.
Plus récemment, le débat vient d’être renouvelé aussi bien sur le terrain par les pratiques des acteurs qu’au niveau de la problématique théorique qui peut être envisagée. En effet, le contexte d’une économie de récession et d’un chômage massif et durable a favorisé l’émergence de formes nouvelles de l’associationnisme particulièrement entreprenantes (associations intermédiaires, entreprises d’insertion, régies de quartier, systèmes d’échanges locaux, etc.) et qui se regroupent désormais autour de ce qu’il est convenu d’appeler désormais l’économie solidaire. Sociologues et politologues réinterprètent alors cette dynamique de la société civile « moins comme un secteur additif que comme une forme originale d’articulation entre les différents pôles de l’économie. » [10]
Aujourd’hui, ce modèle à trois sphères est à son tour discuté. En effet, il est possible en suivant l’analyse d’ESPING-ANDERSEN [11] de considérer qu’à côté des sphères de l’action publique et de l’activité marchande existe un domaine de la vie privée (en anglais “privacy”). Ce domaine de la vie personnelle et familiale a été remis au devant de la scène pour souligner que les solidarités ne dépendaient pas seulement de l’Etat providence mais avaient également plusieurs origines (le “welfare-pluralism”), au premier rang desquelles se trouvait l’individu et la famille. Simultanément, l’injonction à la responsabilité individuelle (le "self-help") permettait de compenser le désengagement relatif de la solidarité collective qu’appelaient de leurs vœux les libéraux. Il est préférable alors de concevoir un schéma quaternaire à l’instar de celui qui est présenté dans le schéma ci-dessous [12].
Dans cette perspective, développée initialement par Adalbert EVERS13, et reprise ensuite par PESTOFF [13] la solidarité résulte de la combinaison des actions menées dans quatre sphères : celle du marché où domine l’échange contractuel, celle de l’Etat où s’exerce une redistribution imposée, celle des solidarités familiales et enfin, celle des solidarités volontaires par l’association des hommes et des femmes autour de projets partagés.
Il est manifeste que l’action collective produite au cœur de la société civile grâce à la liberté de s’associer est une forme particulière qui ne se détache pas toujours aussi clairement que cela des autres sphères d’action. Ainsi, les “faux-nez” de l’administration, de l’Etat comme des collectivités territoriales, constituent un prolongement plus ou moins discret et pas toujours légal de l’action publique. De même, l’association peut devenir le véhicule d’intérêts marchands à peine déguisés (par exemple, l’Association Française des Entreprises Privées, etc.). Plus généralement, les associations sont tentées d’aller vers le secteur marchand en vendant des services ou des biens notamment quand les ressources financières des pouvoirs publics viennent à manquer. Enfin, certaines formes de repli communautaire ou pire de phénomènes sectaires ou « maffieux » que le statut associatif abrite parfois peuvent être regardés comme une extension de la sphère privée des groupes familiaux naturels ou comme une alternative à leur endroit.
Les associations “convoquées” sur le terrain économique
Cet espace de la liberté associative est aujourd’hui en question. Le phénomène actuel majeur est la convocation sur le marché, adopté par la pensée dominante comme référent suprême, de tous les acteurs du système social. A partir de la seule mesure marchande de la création de richesse, institutions et individus sont désormais invités à démontrer la qualité de leur performance. Comme l’écrit Bernard ÈME, “l’esprit gestionnaire” se substitue à “l’esprit politique” qui vise lui, le débat « sur la pluralité des critères de l’action dans la société. [14] » Un redoutable piège est entrain de se refermer sur la vie associative. En effet, l’Etat a laissé à des associations la responsabilité de missions d’intérêt général ou d’intervention de solidarité à l’égard de groupes de la population en difficulté. Parfois, ce processus a pris la forme d’une délégation explicite de service public mais fréquemment l’Etat a reconnu après un certain temps l’action entreprise à l’origine spontanément par des militants associatifs pour répondre à des besoins sociaux peu pris en compte. En quelque sorte, la subvention sollicitée auprès des pouvoirs publics est apparue comme la contrepartie d’une commande publique invitant en conséquence à la mise en place de procédures contractuelles. Inévitablement, le rapprochement se fait alors avec une procédure de marché public. Le recours à des appels d’offre s’impose de plus en plus conduisant indirectement à une invitation à peine déguisée du secteur marchand vers ces champs explorés auparavant par les associations. Les associations sont amenées à intégrer les valeurs marchandes aussi bien sur le marché politique en essayant de vendre les services rendus aux politiques et aux électeurs mais aussi en tentant d’attirer des entreprises vers le mécénat ou en développant elles-mêmes des filiales marchandes.
Une telle extension du champ économique aurait de quoi séduire tout économiste. Comment ne pas se réjouir en effet, de constater que le souci de l’efficience gagne du terrain ? Pourtant, il n’est pas possible de s’en tenir à ce premier aspect des choses. En effet, derrière cette « marchandisation » se profile une formidable réduction du réel. L’impact d’une telle évolution modifie en profondeur la nature des rapports sociaux. Patrick BOULTE dans “L’Homme en friche” montre que dans ces systèmes conditionnés par la seule réussite sur les marchés, une partie de la complexité du réel est gommée. Une partie de ce qui fait des hommes et des femmes des personnes n’est pas mise en valeur et singulièrement la partie affective. La question du sens de l’action dans un tel système a du mal à se frayer un chemin. Pour lui, de tels systèmes peuvent devenir fous et s’avérer totalement inaptes à assurer la cohésion sociale. Sans adhérer à toutes les thèses de Viviane FORRESTER, il n’est aps déraisonnable de s’inquiéter de ces menaces aussi bien au niveau global et macrosocial qu’au niveau local et microéconomique. En effet, « les logiques du marché s’infiltrent de tous côtés » et la séduction du modèle entrepreneurial s’exerce non seulement sur certains élus locaux mais également sur quelques directeurs d’associations [15].
L’hypothèse qui peut être avancée est qu’il va devenir de plus en plus difficile d’échapper à la logique du marché. Ne survivront que les institutions qui auront suffisamment d’atouts pour passer d’une manière ou d’une autre le critère du marché, c’est à dire pour démontrer par comparaison la pertinence et l’efficience de leur production sociale. Bien sûr, ce critère laissé à la toute puissance du marché ne saurait constituer un absolu. Il est souvent imparfait, partiel, partial, souvent truqué par le jeu des groupes de pression représentant de puissants intérêts économiques. Néanmoins, le principe d’une justification des ressources consommées devra évidemment être retenu par tous les acteurs. Dans ce contexte, est-ce que les structures de l’économie sociale et solidaire ont une chance ? Peut-être. Ont-elles un domaine privilégié de développement, par exemple, le tertiaire relationnel ? Sans doute. Est-ce que cela sera facile ? Certainement pas.
Les atouts des associations
Parler des atouts des associations dans cette compétition nous renvoie d’une certaine manière vers les “spécificités méritoires” décrites par BLOCH-LAINE [16]. Dans ce bref exposé, trois d’entre elles, seront simplement esquissées.
D’abord, il serait possible d’attendre au sein des associations une moindre réduction du réel. Dans ces organisations, l’homme ne devrait pas être « mis en jachère » mais avoir la possibilité d’exploiter toutes ses ressources. Mutuelles, coopératives et associations sont des sociétés de personnes et non pas de simples associations de capitaux. La personne dans son intégrité pourrait être prise en compte permettant ainsi de mieux assumer la complexité du réel. Cette remarque conduit à souligner la commune appartenance à l’humanité comme point commun essentiel entre les bénévoles et les salariés. Le besoin de construire une identité dans l’action de l’institution est commun également même s’il prend dans certains cas des formes plus corporatistes pour les professionnels et s’ils constituent un enrichissement pour les bénévoles par rapport à leurs autres engagements sur les marchés notamment du travail. Sera-t-on capable entre personnes au sein de l’association de créer cette communication et ce savoir partagé pour discuter du sens de ce que l’on fait ? Tel est l’un des enjeux de la vie associative et de sa qualité [17]. Naturellement, le détour par le cognitif est nécessaire mais en s’appuyant sur les personnes quelles que soient les différences de statut et en affrontant la complexité des problèmes à régler, les associations disposent d’atouts à mettre en œuvre. Encore faut-il qu’elles n’oublient pas de les utiliser !
La capacité même à mobiliser des bénévoles constitue une deuxième ressource souvent difficilement remplaçable. Les bénévoles comme les salariés appartiennent évidemment à la société civile. Ils partagent une connaissance directe des problèmes mais la participation des premiers à la constitution et à l’orientation des associations comme responsables ou comme militants n’est pas neutre. Leur savoir est un atout pour explorer les questions sociales et élaborer des réponses adaptées. Ce n’est pas un hasard si les associations se sont trouvées pionnières dans la réponse aux nouveaux besoins plus ou moins clairement ressentis. Certaines expériences en matière de santé communautaire, la capacité d’intervention d’une jeune association comme AIDS ou encore les initiatives associatives qui ont permis le développement des services à domicile aux personnes âgées en constituent des illustrations convaincantes. Cette remarque rejoint évidemment l’idée de coproduction des services développée par Jean GADREY [18] et sur laquelle nous reviendrons. Cette ressource du bénévolat est-elle gratuite ? On sait bien que la réponse à une telle question est complexe. En effet, la plupart des enquêtes [19] montrent que les bénévoles trouvent “leur compte” dans leur engagement d’une manière ou d’une autre et certains sociologues s’ils distinguent des formes d’« engagement intéressé » et d’« engagement éthique » considèrent cependant que même ces derniers « retirent, tout comme les premiers, des avantages symboliques non négligeables de leur engagement » [20]. Dans un sens cela rapproche les bénévoles des salariés. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi la gratuité prendrait une plus grande valeur si elle se trouvait apportée sans intérêt et sans passion ! Quoiqu’il en soit, le bénévolat permet de créer des espaces assez largement indépendants des échanges marchands où peuvent se construire des réponses à des besoins qui n’auraient pu être satisfaits sans l’abaissement des coûts et la solvabilisation de certaines personnes à faible ressources grâce au bénévolat.
Enfin, la FONDA met en avant une capacité particulière de l’association à générer une “citoyenneté du quotidien par la participation des usagers”. A juste titre, Alain VILBROD [21] a souligné qu’il pouvait y avoir là un piège. Pour autant, le seul mode de réponse est-il le marché et la consommation individuelle et le seul mode de participation, le consumérisme ou l’affrontement ? Ou bien n’y a-t-il pas place, malgré la difficulté et sans une injonction excessive au militantisme ou au bénévolat, pour une proposition de participation volontaire ? Avoir en direct le point de vue des usagers pour peu que l’on prenne le temps de le laisser s’exprimer est un atout particulièrement intéressant. La fréquence plus faible de participation à la vie associative des personnes disposant seulement de faibles ressources [22] interroge pourtant le mouvement associatif sur sa manière de fonctionner. L’un des critères de sa réussite réside dans sa capacité à générer une action collective qui permette la participation réelle de tous les membres de la société.
En combinant ces différents atouts, ce qui suppose de grandes qualités organisationnelles, il me semble que l’association peut approcher l’efficience et subir avec succès la comparaison avec les entreprises capitalistes et les administrations. Pourtant, l’association présente aussi des points de fragilités…
Les fragilités du secteur associatif
En premier lieu, la ressource du bénévolat peut poser problème. Ce n’est pas l’absence de gratuité absolue qui pose problème mais plutôt le fait que les bénévoles n’aient pas toujours la capacité nécessaire pour l’action collective. Les enjeux identitaires des bénévoles peuvent être trop forts et venir troubler l’action collective. Un bénévole en situation de fragilité lui-même risque d’autoconsommer son engagement. L’aide est une activité complexe qui suppose de savoir laisser une vraie place à la personne aidée. Certes, les a priori et les points de vue normatifs ne sont pas l’apanage des bénévoles mais les salariés ont reçu une formation qui les a, en principe, vaccinés contre de tels risques. Les bénévoles ont besoin eux aussi d’être au clair avec ces questions et d’engager un tel travail de réflexion.
En second lieu, les chercheurs font observer que nombre de bénévoles aujourd’hui manifestent une préférence pour le contact direct [23]. Déçus par les résultats des politiques publiques, les bénévoles entendent privilégier l’action concrète et la relation interpersonnelle. Un tel choix peut s’avérer un obstacle à l’action collective. En outre, la manière dont les bénévoles se représentent la réalité n’est pas forcément pertinente. Il n’y a pas d’évidences dans la réalité. Le détour cognitif s’impose au bénévole comme au salarié surtout s’il entend intervenir efficacement dans la réalité. La virginité de certains bénévoles peut s’avérer dangereuse. Eloignés des sphères de décision, ils peuvent en avoir une perception faussée qui les amène à limiter leurs prétentions à partir de leurs propres faiblesses en ciblant leurs interventions sur les situations personnelles mais peu sur les systèmes et leurs conditions de fonctionnement. Or, le changement social doit passer aussi par l’évolution des systèmes. Il est nécessaire comme le souligne Philippe LYET de construire de l’institutionnel et donc de pénétrer aussi dans la sphère politique. Quand le bénévolat devient une fuite du terrain politique son efficacité globale et macrosociale risque d’être bien faible. Elle peut même s’avérer perverse puisqu’elle constitue une forme de renoncement à l’action. L’encadrement du bénévolat et l’organisation au sein de l’association d’une véritable “activité communicationnelle” au sens d’HABERMAS [24] n’en sont que plus indispensables.
En troisième lieu, l’association peut être fragilisée dans ses rapports avec les pouvoirs publics. Ceux-ci ont tendance à instrumentaliser les associations au nom de leur légitimité à conduire le changement social. La décentralisation a amplifié une telle tentation [25]. Les élus de demain seront-ils prêts à associer les personnes porteuses de ces outils associatifs à des dynamiques qu’ils ne pourront pas contrôler totalement par respect de l’autonomie de l’association ? De même, les militants associatifs, salariés ou bénévoles, accepteront-ils de coopérer avec un pouvoir politique dont ils se méfient souvent ? Et pourtant, le système ne peut pas fonctionner avec une société civile tirant à “Hue ! ” et une société politique tirant à “Dia !” [26]. Il faut bien qu’à un moment ou à un autre ces deux logiques d’action trouvent un champ pour coopérer. C’est aussi en ce sens que la vie associative constitue une question politique fondamentale que la société française gère de manière plutôt cahotante depuis la loi Le Chapelier.
Association et tertiaire relationnel
Il est temps pour finir de s’interroger sur la capacité du secteur associatif à investir le secteur du tertiaire relationnel dont on sait qu’il constitue un domaine essentiel des activités économiques du prochain siècle [27]. Une première remarque serait de remarquer que le relationnel commence dans la vie même de l’association. Quelle est la qualité des rapports salariaux au sein de l’économie sociale ? Deux modèles existent. Celui de la fonction publique où l’agent ne doit pas être sensible (selon la loi Le Chapelier) à son environnement pour éviter une déviation par rapport à l’intérêt général. C’est un modèle dont on voit bien les limites et les défauts même si le statut de fonctionnaire offre des garanties d’indépendance et de neutralité. Dans l’autre modèle qualifié de moderniste, le salarié n’est qu’une ressource gérée selon les méthodes du management en vue de sa mise en œuvre efficiente. Le salarié ne peut-il être qu’un mercenaire ? Peut-on imaginer qu’il soit parfois volontairement militant ? Le secteur de l’économie sociale, avec notamment les formes coopératives de production peut être un lieu d’expérimentation de formes variées d’exercice du bénévolat et du salariat. L’évolution de certaines associations vers les SCOP ou vers les Sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) sont des pistes qui pourront être explorées dans l’avenir.
Le tertiaire relationnel c’est aussi un champ d’activités très large. Les métiers de l’éducation, de la santé, de l’aide et de l’accompagnement concernant les enfants, les adultes ou les personnes plus âgées sont nombreux. Pour des raisons historiques (absence de solvabilité, inertie des pouvoirs publics), le mouvement associatif y est fortement engagé. Or, ce secteur souffre d’une “maladie des coûts” selon l’expression de l’économiste américain William J. BAUMOL [28]. En effet, dans l’économie du tertiaire relationnel, la production du service suppose une dépense de temps partagé du client et du prestataire. Diminuer ce temps altère le plus souvent la qualité du service rendu. C’est pourquoi, les gains de productivité sont très faibles dans ce secteur. Améliorer les revenus des travailleurs de ce secteur ne peut donc se faire qu’en augmentant les coûts. Une telle situation limite la solvabilisation des usagers et tend à exclure les moins fortunés. La subvention publique est nécessaire le plus souvent mais elle n’est pas indéfiniment extensible. Cette “maladie des coûts” peut conduire à une exploitation de bénévoles (mais aussi parfois de salariés) pour tenter de rester dans des coûts raisonnables. Dans d’autres cas, c’est le bénévolat qui pérennise l’emploi salarié mais sans parvenir toujours à lui donner des caractéristiques vraiment satisfaisantes [29]. Il s’agit là d’un secteur où l’économie sociale peut jouer un rôle mais la chronicité de la “maladie des coûts” ne peut qu’inquiéter en ce qui concerne la qualité de l’emploi.
La coproduction des services relationnels
Une seconde caractéristique du tertiaire relationnel doit être soulignée. Le plus souvent une coproduction du service existe qui mobilise directement l’usager dans la réalisation du service dont il bénéficie. L’exemple de l’insertion vient immédiatement à l’esprit mais la rééducation ou tout simplement les activités éducatives, a fortiori quand elles s’inscrivent dans la philosophie d’Henri DESROCHE et du collège coopératif, illustreraient facilement la même idée. En ce qui concerne l’aide et plus particulièrement l’aide à domicile des personnes âgées qui fait aujourd’hui l’objet de convoitises de la part du secteur lucratif, la coproduction est le plus souvent souhaitable. Or, il est généralement plus facile et moins coûteux de faire à la place de quelqu’un que de l’aider à faire ou pire d’essayer de le convaincre et de le stimuler à faire. La prestation d’aide est donc complexe. Elle ne peut sans altération être réduite à une simple prestation de service. Aussi, risquerait-elle d’être grandement appauvrie si elle devenait soumise à une logique économique lucrative. Voilà une raison supplémentaire pour bien réfléchir avant de laisser le libre jeu du marché structurer l’offre future en ce domaine. Claude MARTIN souligne dans sa communication que le principe de « l’aide aux aidants » familiaux est évidemment pertinent mais il pourrait servir d’alibi en favorisant ensuite le désengagement de la solidarité collective. Ce risque existe mais une réponse de qualité ne passe-t-elle pas dans la majorité des cas par une combinaison des solidarités familiales et collectives. Là aussi, l’association peut être un cadre bien mieux adapté qu’une entreprise à but lucratif pour construire une réponse mobilisant et soulageant à la fois la famille dont l’un des proches est dépendant.
Ignorer la capacité des associations par idéologie ou les fragiliser par une concurrence très probablement stérile en particulier dans le domaine de l’économie relationnelle constituerait à terme un véritable appauvrissement de la collectivité.
En conclusion, sous le regard de l’analyse économique, les emplois salariés comme les ressources bénévoles sont des facteurs de production. En conséquence, ce ne sont pas des objectifs mais seulement des moyens pour produire quelque chose. Ce qui compte donc c’est l’utilité de ce qui est ainsi produit. Quand les pouvoirs publics ont fortement sollicité le tiers secteur au nom de la solidarité pour créer des emplois, la logique des choses qui doit partir des besoins à satisfaire et non des emplois s’est parfois trouvée inversée. D’une certaine manière, ce parti-pris a pu s’apparenter à une forme de mépris du secteur associatif en le considérant seulement comme une économie « Canada dry » et ce n’est pas la moindre vertu du programme « emploi-jeune » que d’avoir inversé fondamentalement cette logique [30].
Prendre en compte le projet associatif, valoriser sur un plan économique le bénévolat sont des conditions indispensables à une coopération efficiente entre associations et pouvoirs publics. On s’apercevra alors que le principe de la subvention d’équilibre conduit à imposer à 100% le bénévolat ce qui ne constitue pas vraiment un encouragement de la part de la collectivité. La valorisation du bénévolat est nécessaire car c’est elle qui fonde le capital propre d’une association et qui lui donne une marge de manœuvre. Jamais Vivendi ne rassemblera gratuitement [31] de telles ressources. La concurrence avec le secteur marchand est un enjeu important que l’économie sociale n’a jamais refusé dans son histoire. Cependant, cette concurrence doit être régulée par les pouvoirs publics si l’on veut qu’elle ait quelque vertu. En effet, le risque d’un écrémage du marché est bien réel. Sans régulation, une partie du secteur relationnel défriché par le tiers secteur va passer rapidement “par appartement” au secteur marchand. Les appartements avec balcons et vue sur la mer partiront facilement mais qu’adviendra-t-il des sous-sol qui resteront aux associations si elles sont exsangues ? Pour apprécier correctement le rôle des associations, il faut aussi interroger nos instruments de mesure de la création de richesses [32]. Il faut se départir des seules valeurs marchandes et enrichir nos concepts de la richesse. La prédominance exclusive aux yeux des responsables politiques et financiers du monde d’un indicateur comme le PIB par habitant mérite d’être sérieusement interrogée. Comment se fier en effet, à un instrument de mesure qui ne compte que de manière négative les gains d’espérance de vie après la retraite et dont la croissance s’accommode fort bien d’une extension des inégalités et de la persistance de la pauvreté. A cette aune là, une société pourrait perdre rapidement tout sens des valeurs !
C’est bien une guerre idéologique et économique qui est engagée. La qualité de la vie associative, parce qu’elle a toujours constitué un facteur de résistance et de promotion, peut continuer à relever le défi ; du moins si les pouvoirs politique et économique ne la privent pas des degrés de liberté qui lui sont indispensables.

