Entretien exclusif avec Emmanuel Antoine, co-directeur de Minga, sur la loi ESS, le travail, la société

Minga
> Entretien exclusif avec Emmanuel Antoine, co-directeur de Minga, sur la loi ESS, le travail, la société

Publié le jeudi 1er octobre 2015

Note de l'article

Ressources Solidaires : Vous venez de sortir un communiqué de presse sur les "valeurs affichées de l’ESS", entre autres dans les relations au travail. Vous pointez du doigt la loi ESS au passage. Pas satisfait de la dynamique autour de cette loi ?

Minga : En effet, au lieu d’ouvrir l’ESS au monde du travail et des métiers et de renforcer des droits sociaux, cette loi enferme l’ess dans une culture corporatiste qui fait la part belle à l’idéologie néo-philantropique et au modèle de gestion entrepreneurial portés par les tenants du social business.

Au-delà de la loi, ce qui est plus préoccupant, c’est le silence significatif des acteurs de l’ess sur la loi Macron, la loi sur le renseignement et la directive européenne sur le secret des affaires. Face à la gravité de la crise démocratique, est-ce que l’ESS participe d’une repolitisation de la société ? C’est la question qui nous préoccupe.

Ressources Solidaires : Quelle aurait été l’avancée la plus significative pour vous à retrouver dans cette loi si vous aviez eu possibilité d’intervenir ?

Minga : Qu’elle élargisse les conditions de l’agrément "entreprise solidaire d’utilité sociale" aux commerçants et aux artisans indépendants tout en étant plus restrictive sur les écarts de revenus au sein des organisations et entreprises concernées (de 1 à 4 et non de 1 à 7 comme cela est proposé dans le projet de loi) ; qu’elle conditionne aussi cet agrément à la publication de leurs informations économiques et sociales (bilan, comptes de résultat et déclaration annuelle des données sociales) et au fait que ces informations soient rendues publiques.

Ressources Solidaires : Vous avez lancé un tablier il y a peu. Equitable, solidaire, éthique, conforme à vos engagements, il a un lien direct avec le drame du Rhana Plaza au Bangladesh. Qu’avez vous souhaité faire passer comme message ?

Minga : L’émotion suscitée par le drame Rana Plazza est vite retombée et la mobilisation mérite d’être prolongée. L’abandon par l’Assemblée Nationale de la loi sur la responsabilité des Sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre en est la confirmation. La filière textile est une filière particulièrement inéquitable et polluante. La production agricole de coton reste la plus polluante au monde, très consommatrice en pesticides.

La création de ce tablier est un acte symbolique. Il s’agissait de marquer notre volonté d’attirer l’attention sur la question de l’équité dans la filière textile. Cette initiative a aussi permis donner un coup de pouce à une petite entreprise « Mode estime » qui venait de lancer un atelier de confection en île de France.

Les enjeux de relocalisation de l’économie font un peu vite oublier l’existence d’une division internationale du travail dont le textile est le reflet le plus saillant. Nombreux sont les messages qui perdent en crédibilité quand ils sont mis en avant sur des supports de communications (tee-shirt) qui sont produits au Bangladesh ou ailleurs, par des fabricants industriels qui violent systématiquement les règles de base de l’OIT.

Notre opération avec « Mode estime » est une façon de contribuer à tenir cette cohérence entre la forme et le fond.

Ressources Solidaires : Vous avez lancé une coopérative de formation. Elle dispense des formations sur différents sujets partout en France. Quelques retours après mois d’activité ? Pourquoi s’être lancé dans ce secteur, déjà très investi par différents acteurs ? Y a t il une touche "Minga" ?

Minga : La question de la production et du partage de connaissances qui sont liées à l’exercice d’un métier et à la gestion d’une entreprise reste un enjeu central pour Minga. On ne peut pas s’en remettre exclusivement à l’expérience. Aussi pertinent soit-il, l’apprentissage par l’expérience est particulièrement douloureux quand on n’a pas les moyens de se tromper. Apprendre à faire ensemble, à "faire société", nous apparaît une nécessité pour rompre l’isolement des acteurs et faire face au manque de moyens, mais ce n’est pas facile dans un contexte où le must de l’employabilité est de revêtir le costume de l’ entrepreneur individuel accompli, où "faire ensemble" revient à « faire autour » d’un chef, d’un leader, d’un entrepreneur… soit-il dirigeant d’une entreprise "sociale".

Comment construire un dialogue avec l’université où « savoir-faire » et « connaissance » ne se regardent pas en chien de faïence ? Comment susciter auprès de nos membres l’envie et la capacité de devenir formateur occasionnel, et pas seulement des intervenants ou des « maîtres » d’apprentissages enfermés dans les certitudes du « croyez-en ma longue expérience » ? Comment ne pas dissocier, ni totalement confondre, l’objet de formation du projet politique ? Voilà les questionnements partagés qui font la touche des actions d’accompagnement et de formation portées par Minga.

Minga : Le commerce solidaire souffre de la crise. Comme le reste. Vous abordez souvent les parallèles avec le commerce de proximité. Même taille, même combat ? Où s’arrête la question de statut collectif dans l’économie de proximité ?

La taille d’une organisation ne fait pas sa vertu, mais il faut se débarrasser d’un stéréotype idéologique qui considère que plus on concentre des moyens de production, plus on garantie un progrès social. Nous considérons que l’artisanat et le commerce de proximité ne sont pas automatiquement des acteurs sociaux d’une France réactionnaire. Ils renvoient à des métiers qui font parti intégrante du monde du travail et peuvent être porteurs de modernité.

Le sort réservé au travail et aux travailleurs indique le degré de gravité de la crise démocratique que nous vivons. Repolitiser le sujet du travail et du partage de la valeur ajoutée est la priorité absolue. Et repolitiser le sujet, c’est forcément prendre la mesure de l’éclatement du monde du travail et chercher à construire des passerelles entre ses différents acteurs d’une filière, entre différente forme de travail et manière de l’exercer. C’est développer des actions qui permettent de retrouver le sens et le plaisir des relations de proximité dans le cadre du travail, comme celle que nous menons depuis 5 ans sur différents territoires en organisant des « conventions d’affaire  » qui permettent d’augmenter les collaborations de gré à gré entre professionnels de l’alimentaire par exemple.

Et travailler dans la proximité, c’est aussi se retrouver en position de pouvoir porter des revendications à partir d’un examen partagé des réalités sociales et professionnelles vécu comme par exemple faire du régime général de la sécu, un régime universel de protection sociale.

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