Sortie de l’hôpital COCHIN. Je franchis les barrières rouges et blanches. Petite bruine pénétrante. Je remonte la capuche de mon imperméable. Une fois de plus, je repars bredouille. Avec ma grande valise noire à la main "spéciale négociation" avec les chirurgiens (contenant mes radios, mes examens de poumons... la tête basse. Refusée, comme d’habitude.
Explication simple - comme d’habitude - : "Voyons, chère Madame, comment voulez-vous qu’on vous opère avec 1,6 litres CVF ? (Note de la claviste : Capacité Vitale fonctionnelle = volume d’air dans les poumons ) Le seuil mortel est de 1,5 litre !! Mettez-vous à notre place ! Une greffe de la colonne vertébrale, ça se fait en deux temps. On opère d’abord un côté et pour ce faire, on bloque un poumon. Après, on opère l’autre côté et on bloque l’autre poumon. Pas besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour calculer que la moitié de 1,6, ça fait 0,8 !!!! Largement en-dessous du seuil mortel de 1,5 !!! Aucune assurance ne couvrira le risque opératoire !"
Irréfutable. A la Salpétrière (professeur S), Beaujon (professeur G), à la clinique Turin (Dr T ), Lariboisière, Cochin, Saint-Joseph, Suresnes... Partout, toujours : la moitié de 1,6, ça fait 0,8.
Même si je sais que la moitié de 1,6, ça fait AUSSI 0,8 à Montpellier, je pars quand même. Avant dernier nom sur ma liste dont j’ai rayé chaque ligne, au fur et à mesure de mes visites. J’ai rendez-vous avec le professeur M., un grand ponte de la colonne vertébrale, spécialiste du rétrécissement du canal rachidien. La rencontre est étonnante. Les autres examinent longuement les radios, se plonge dans la lecture des examens. Lui, rien de tout cela. Il vous appréhende comme une sculpture, il vous tourne autour, vous teste par le menu, vous penche, vous incline le buste, met un genou dans vos reins et vous tire en arrière, pour apprécier le degré de souplesse qui vous reste encore. Les autres étaient des scientifiques, celui-là est un artiste, qui fonctionne à l’instinct. Il tâte le défi que vous représentez avec gourmandise, comme les chevaliers d’autrefois tâtaient le gant qu’on leur avait jeté à la tête, pour tester leur sens de l’honneur. J’aime assez ces mains de Rodin qui pétrissent votre pâte comme un matériau, pour voir si votre structure peut devenir oeuvre. J’invoque le Penseur, les bourgeois de Calais, le Baiser... Serais-je sa Camille Claudel ? Gros silence. Mon coeur bat.
"Telle que vous êtes, vous êtes inopérable." ( Patatras ! Mon coeur s’arrête ! ) "Mais je vous fixe trois objectifs..."
Trois objectifs ? Incroyable. C’est le premier qui ne me dit pas Non ! Je m’accroche à ses mots rares comme à une bouée de sauvetage. Enfin, à l’avant-dernière ligne de ma liste, tout au bout de la jetée, juste avant le vide, je vois poindre une lueur d’espoir.
J’imprime dans ma tête à toute vitesse. J’ouvre mentalement une rubrique "petit a". PREMIER OBJECTIF...
" a / VOUS MAIGRISSEZ. Vous avez un surpoids de 10 Kgs... !" Je me défends : "Mais Docteur, j’ai perdu 18 centimètres, c’est normal que je n’ai plus le bon poids ! J’ai pas grossi, mon buste s’est écrasé !!" Il arrête mes objections d’une main ferme. " Autrefois : vous oubliez. Ce qui compte, c’est votre corps d’aujourd’hui, On peut le réparer un peu, mais on ne le refabriquera pas. Je peux vous redresser de 5 ou 6 centimètres, mais vous ne retrouverez jamais votre taille initiale... Alors, il ne faut pas surcharger votre colonne vertébrale. Dix kgs de surpoids, c’est à certains moments de la marche, multiplié par 4. Au moment où vous vous déportez sur une seule hanche, c’est 40 kgs de pression supplémentaire. C’est beaucoup trop. Il faut perdre 10 kgs. »
J’imprime à mort. Dix Kilos. RRRllllhhhhh... Le petit " a" est enregistré. J’ouvre vite dans ma tête la rubrique suivante : petit " b". DEUXIEME OBJECTIF. Je suis toute ouïe.
" b / VOUS RETROUVEZ DE LA CAPACITE THORACIQUE. Impossible de procéder à plusieurs opérations dont la première dure plus de 5 heures avec 1,6 litres CVF." Et la même phrase que d’habitude "Aucune assurance ne nous couvrira..." Je chuchote : " Mais... Docteur... Comment je fais ??? " Il m’arrête d’un geste : "Je ne sais pas. Je suis chirurgien, pas pneumologue. Trouvez." Incroyable, il n’a pas dit " cherchez !", il m’a dit "trouvez !", c’est donc que c’est possible.
La lueur d’espoir s’allume fort dans ma tête, comme le personnage de Newton dans la Rubricabrac de Gotlieb. (Mais aucune chute de pomme... ) Je m’accroche de plus belle à ma bouée de sauvetage. Je "bois" ses paroles !!
Je redouble d’attention. J’ai enregistré fidèlement le petit " b". Vite, j’ouvre un "petit c !" dans ma mémoire : TROISIEME OBJECTIF.
" c/ VOUS RETROUVEZ DE LA VERTICALITE.Penchée comme vous êtes, je ne peux rien faire... !si vous ne vous appuyez pas sur quelque chose, vous tombez. Il faut que vous ayez un minimum d’équilibre » Je n’ai pas protesté. Cette fois encore, il n’a pas dit que c’était impossible. Mais il ne m’a pas dit non plus comment faire. Apparemment, c’est à moi de trouver, de faire la moitié du chemin. Lui fera alors le reste.
Pour la première fois, j’ai confiance. J’ai totalement confiance. Il n’a pas étudié mon cas sur dossier. Il m’a jaugée sur " pièce". Dans ma tête, je lui affecte une note : indiscutablement, 4 étoiles 1/2. La demie qui manque, c’est à moi de l’obtenir. Ce qui me plaît chez ce chirurgien, c’est le rapport direct, la co-fabrication entre l’artiste et son oeuvre. Visiblement mon corps difforme l’avait inspiré, comme un mannequin suscite la création chez un grand couturier. "S’il te plaît, sculpte-moi une colonne vertébrale..." chantonne au fond de moi une petite voix intérieure.
J’ai traversé la grande place devant la gare. J’ai commandé une coupe de champagne : ça méritait bien ça. J’avais désormais ma feuille de route. Pour la première fois depuis mon arrivée, j’ai regardé autour de moi. Il y avait foule sur la place devant la gare, les gens me paraissaient endimanchés, les femmes élégantes et les hommes séduisants. J’ai trouvé qu’il faisait beau ce jour-là à Montpellier.
