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La crise financière : fruit de la délinquance ou effet de système ?

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vendredi 5 juin 2009 , par Henri Nogues

Depuis plusieurs mois les nouvelles économiques se suivent apportant leur lot de surprises et augmentant à chaque fois les inquiétudes des ménages. La récession semble s’installer durablement et le fait de ne l’avoir connue avec quelques mois de retard semble une piètre consolation. L’idée de trouver des responsables et de les transformer rapidement en coupables a germé immédiatement dans l’esprit de nos hommes politiques.

On essaiera de comprendre l’enchaînement des faits qui ont conduit à la situation actuelle. Bien sûr, ces phénomènes de marché sont l’occasion de prises de risque parfois hasardeuses dans le domaine financier. Les traders qui, hier, étaient portés au pinacle tant que la bulle financière grossissait et à qui on accordait des revenus considérables, sont aujourd’hui cloués au pilori par les mêmes commentateurs maintenant que la bulle financière n’en finit pas de se dégonfler. Des pratiques douteuses ont pu se développer, parfois illégales ou même frauduleuses, elles mettent en cause certains opérateurs et, peut-être plus généralement, le secteur de la finance et ses entreprises et institutions. Les bulles immobilières et financières représentent tellement de richesses et offrent tellement d’opportunités d’enrichissement rapide qu’elles attirent tôt ou tard la plupart des opérateurs économiques et parmi eux certains sont sans scrupule. Pour autant, cette chasse au bouc émissaire est insuffisante pour évaluer les responsabilités engagées. En effet, cette crise apparaît surtout comme le résultat d’une idéologie dont la domination et la mise en application dans les programmes politiques n’ont cessé de croître tout au long du dernier tiers du vingtième siècle. Libéralisme généralisé, déréglementation systématique, complaisance généralisée à l’égard des paradis fiscaux, abandon des outils de contrôle du système monétaire par les responsables politiques, multiplication des avantages fiscaux, la liste est longue des facteurs qui ont permis la lente dérive d’un capitalisme de plus en plus mis au service des seuls intérêts financiers des personnes les plus riches de la communauté humaine.

Le modèle inégalitaire

Si la crise a pris son origine aux Etats-Unis, ce n’est pas non plus un hasard. Cité en exemple par les tenants du libéralisme, l’économie américaine a montré la voie depuis la présidence de Nixon conseillé par le libéral Milton Friedman. Les performances en termes de création d’emplois de cette économie sont souvent mises en avant notamment pour faire honte aux économies européennes soi-disant trop attachées aux protections apportées par le droit du travail et par la sécurité sociale. La face cachée de cette économie n’est pas souvent montrée. Une baisse des salaires réels se traduisant par un retour en arrière de plus de 40 ans (Source le Census Bureau, équivalent américain de l’Insee) un accroissement considérable des inégalités, tels sont aussi les caractères de ce mode de développement. En trente ans la part du revenu des 20% les plus riches s’est accrue de 43,3% à 49,7% tandis que tous les autres quintiles voyaient leur part diminuer ; celle des 20% les plus pauvres qui n’était déjà en 1976 que de 4,4% n’atteignait plus que 3,4% de l’ensemble des revenus en 2005.

Ce modèle de développement inégalitaire correspond au programme politique des « conservateurs de mouvement » (expression géniale sur le plan du marketing politique puisqu’il s’agit de donner une dynamique apparente et un sens de la modernité sur le thème : « le monde change Monsieur ! », à un projet fondamentalement réactionnaire). Le prix Nobel d’économie Paul Krugman a fourni des éclairages intéressants sur ce programme [1]. Il rappelle qu’il s’inscrit essentiellement dans la ligne du militantisme antifiscal de Grover Norquist qui veut revenir en arrière en supprimant l’impôt sur le revenu, l’impôt sur la mort (les droits de succession), la réglementation. Il n’hésite pas à y voir un « véritable New deal à l’envers » ce qui traduit bien le véritable sens de cette révolution néoconservatrice auquel adhèrent, plus discrètement aujourd’hui qu’hier, les hommes politiques français fascinés par l’Amérique du Président Bush.

La crise des « subprimes », fruit de l’inégalité et de la déréglementation

La crise des subprimes s’enracine aussi dans ce terreau. Pour renforcer l’assise politique des néoconservateurs, il faut que beaucoup de ménages deviennent propriétaires comme l’a reconnu Alan Greenspan l’ancien directeur de la Réserve fédérale américaine. Comment peuvent-ils y parvenir avec des salaires trop faibles et souvent instables ? Grâce au crédit hypothécaire, en empruntant avec comme garantie le bien immobilier acquis. On n’a donc pas hésité à prêter même à des ménages avec de faibles revenus puisqu’en cas de difficulté de remboursement le banquier récupérait son capital sur la vente du bien après l’éventuelle expropriation de la famille en défaut de paiement. Mais la bulle immobilière a été amplifiée aussi par une spéculation encouragée par les pouvoirs publics. L’économiste américain Martin Feldstein cité par André Orléan [2] montre bien l’attractivité de l’immobilier : 9% de plus value annuelle, la possibilité d’emprunter 80% du coût grâce à un prêt hypothécaire à un taux de seulement 6% en partie déductible des impôts, soit un rendement de 25% sur les capitaux propres. Tant que la valeur des biens immobiliers continuer à augmenter, il n’y avait pas de problème et la hausse du prix de l’immobilier était favorisée par cette large diffusion du crédit. La situation a commencé à se gâter quand la hausse de l’immobilier s’est interrompue. L’équilibre de la pyramide des marchés s’est alors brisé conduisant en cascade à la crise généralisée que nous connaissons.

Le processus s’est trouvé amplifié par des innovations financières (notamment ce que l’on appelle la titrisation qui transforme les crédits bancaires en nouveaux actifs financiers, des produits « dérivé »), qui avaient bien un intérêt réel en termes de gestion des risques mais qui se sont trouvé détournées de leur fonction essentielle par la dynamique des marchés et par l’appétit sans frein du lucre. Ainsi, la bulle immobilière s’est-elle articulée avec une bulle financière. Le métier bancaire, lui aussi, a été profondément bouleversé. Il consiste « de moins en moins à accompagner les emprunteurs et à porter les crédits jusqu’à échéance, mais à vendre du risque en empochant des commissions ». Autrement dit, les banques se sont transformées en « courtiers des marchés financiers », en vendant « les crédits qu’elles ont initiés plutôt que de les porter jusqu’à échéance. » [3]. Cette évolution a rendu l’évaluation des risques de plus en plus difficile à travers des produits dérivés de plus en plus sophistiqués. Cette opacité a retardé l’éclatement inévitable des bulles. Plus grave, la spirale des gains a été si forte que même des banques coopératives de l’économie sociale n’ont pas su se garder de ces tentations et ont participé à ce mouvement malgré ses dangers [4].

En outre, la rémunération à la commission des « conseillers » des banques a privilégié systématiquement la vente et le court terme sur l’analyse des risques et la prise en compte du long terme. Aux Etats-Unis, la rémunération moyenne dans les banques qui était restée au niveau de celle de l’ensemble de l’économie jusque dans les années quatre-vingt était en 2007, 1,8 fois plus élevée. Plus grave, la rentabilité de certaines filiales bancaires et ces gains faramineux ont contaminé l’ensemble de l’économie obligeant les entreprises à se débarrasser de leurs activités, même encore rentables, mais qui ne parvenaient plus à dégager une rentabilité à deux chiffres (c’est-à-dire plus de 10%). Les délocalisations, la pression à la flexibilité des emplois et à la baisse des salaires réels, qui étaient déjà au cœur de ce modèle de développement inégalitaire, se sont encore accrues.

La crise, une nouvelle source d’inégalités

Bien sûr, il ne faut pas oublier que ces bulles spéculatives ont été source d’enrichissement et qu’elles ont même contribué en partie à la croissance des deux dernières décennies mais il faut aussi se demander au service de qui s’est réalisé ce processus et quels risques il a engendrés. Lorsque l’on observe maintenant qui supporte aujourd’hui les « ajustements » en étant plongé dans la précarité du chômage et dans les difficultés de vivre et simplement de se loger, il est clair que ce ne sont pas les gagnants d’hier. Cette dissociation, à peu près générale, entre les bénéficiaires, largement servis par une déréglementation savamment organisée politiquement, et les victimes condamnées aujourd’hui à en supporter les conséquences réelles constitue le véritable scandale de cette soumission collective au « Tout marché ». Quand certains partis politiques se refusent à demander la moindre contribution à ceux qui se sont enrichis avec la libéralisation des marchés, on ne peut qu’être inquiet pour l’avenir de la justice sociale dans notre pays.

Pourtant, les voix sont nombreuses pour attirer l’attention des citoyens sur ce qui se passe. Dans un colloque récent, James Galbraith, soulignait, sans doute avec un peu trop d’optimisme pour ce qui concerne la France du moins, que « l’idéologie du "tout par et pour le marché", le détournement des institutions gouvernementales au profit d’intérêts privés, tout cela a fait place à une approche pratique, ouverte, des défis et des problèmes que nous devons affronter. » [5]

Il ne s’agit pas de se passer du « marché » mais il est indispensable d’en réexaminer la place dans la dynamique de la société pour lui redonner son statut de moyen et non de fin. Ce réexamen est nécessaire pas seulement pour des raisons de justice mais aussi, et surtout, pour des raisons d’efficacité économique. En effet, André Orléan rappelle à juste titre que « La crise ne vient pas de ce que les règles du jeu financier ont été contournées mais du fait qu’elles ont été suivies. » [6]. Contrairement à ce qu’affirment les défenseurs de l’idéologie du « tout marché » comme Pascal Salin qui voit encore dans la situation actuelle une « crise de l’interventionnisme étatique » et qui continue à croire aux vertus du marché pour « prendre en charge les risques de la manière la plus efficace » [7], c’est bien le système de la société de marché qu’il faut remettre en cause. Les banques coopératives, à condition de ne pas oublier leurs valeurs et les intérêts de leurs sociétaires, ont un large espace à occuper pour favoriser une « finance patiente et solidaire » avec l’ensemble des « parties prenantes » de l’économie.

La révision du modèle de développement

La conversion soudaine à la régulation des marchés et à l’intervention de l’Etat, des principaux responsables politiques français qui n’hésitaient pas à donner, il y a quelques mois encore, le modèle américain en exemple et qui affirmaient aussi vouloir libéraliser le crédit hypothécaire pour faciliter l’accès à la propriété des ménages modestes, aux revenus pensés désormais comme inévitablement aléatoires, est surprenante. Elle contribuera peut-être à remettre en question la toute puissance des marchés mais elle ne suffira pas à garantir une volonté authentique de reconstruire une économie au service de tous les hommes et non aux intérêts de quelques-uns. Sauf bien sûr, si elle s’accompagne d’un recul de l’idéologie libérale et de la large contamination des esprits et des règles qu’elle a provoqué et d’une émancipation du pouvoir politique par rapport aux intérêts financiers privés qui l’orientent si facilement.

Amiens, le 27 mai 2005

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Notes

[1] Paul Krugman, « Comment les républicains ont démoli le New Deal ? », Le Monde du 26 août 2008.

[2] André Orléan, De l’euphorie à la panique : penser la crise financière, Opus 16, document CEPREMAP-Editions, Ecole Normale supérieure rue d’Ulm, (mai 2009) p. 19.

[3] Voir, l’article de Sandra Moatti, Christian Chavagneux, « Pourquoi la finance est devenue folle ? » dans le numéro spécial, La crise, Alternatives économiques n°38, avril 2009.

[4] Voir l’article de Pierre Dubois et Michel Abhervé, « Les banques coopératives. Du pire au meilleur pour le développement de l’économie sociale », janvier 2009, http://univ-mlv.fr/ecosoc

[5] James Galbraith, Quelles solutions à la crise financière ?, Schwartz Center for Economic Policy Analysis, New School for Social Research, New York, 14 novembre 2008 p. 7

[6] Ouvrage cité p. 14 (souligné par nous)

[7] Entretien dans le journal Le Monde du 1er octobre 2008

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