Tribune des Sociétés nationales de la Croix-Rouge : L’accord UE-Turquie : un manque d’empathie et d’humanité

La Croix Rouge Française
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Publié le mercredi 30 mars 2016

Nous, Sociétés nationales de la Croix-Rouge, exprimons notre profonde inquiétude face aux répercussions humanitaires engendrées par l’accord signé récemment entre l’Union européenne et la Turquie visant à freiner l’afflux de migrants en Europe. En effet, nous craignons que sa mise en place nuise au droit international et européen des réfugiés et aux Droits de l’Homme. Nous tenons à souligner que les efforts entrepris par l’Union européenne et ses États membres pour faire face à la crise humanitaire doivent pleinement se conformer aux obligations internationales. Cela implique avant tout l’obligation de respecter le droit de tout demandeur d’asile à demander l’asile et à avoir accès à des procédures justes et efficaces de détermination du statut de réfugié. Il est également de leur devoir d’assurer la protection contre le refoulement, y compris le « refoulement en chaîne », quelles que soient les circonstances.

Les négociations politiques concernant le nombre, les arrangements financiers et les tentatives de fermeture des frontières, masquent la situation désespérée de milliers de personnes vulnérables —hommes, femmes, pères, mères et enfants — qui mettent chaque jour leur vie en péril dans le but de se mettre en sécurité en Europe. Nous estimons que l’accord conclu entre l’Union européenne et la Turquie reflète un manque d’empathie et d’humanité, en faisant abstraction du désespoir qui a poussé tant de personnes à embarquer pour un dangereux périple. D’après notre expérience, les politiques de dissuasion et les fermetures de frontières ont un impact limité sur la situation de vulnérabilité des personnes confrontées au désespoir. Les contrôles aux frontières effectués au hasard et la criminalisation des déplacements irréguliers tendent à exposer les plus vulnérables, notamment les femmes et les enfants, à des risques plus importants, tels que la séparation familiale, les abus sexuels, la traite d’êtres humains, la violence et la mort. Nous l’avons observé à maintes reprises : à la fermeture des frontières, de nouveaux itinéraires voient le jour.

C’est une urgence humanitaire catastrophique qui a vu le jour en Grèce. Il s’agit d’une crise européenne qui requiert de vraies actions concrètes de solidarité entre les Etats. On ne peut attendre de la Grèce ni de la Turquie qu’elles prennent en charge, seules, tous les migrants arrivant sur leur territoire. En dépit des efforts de l’Union européenne d’arrêter les flux de migrants vers la Grèce, environ 1000 migrants vulnérables continuent de débarquer sur les îles grecques chaque jour. Selon le HCR, 164 338 arrivées par mer ont déjà été enregistrées au 28 mars pour l’année 2016. On estime à près de 45 000 le nombre de personnes piégées en Grèce dans des conditions épouvantables. Selon les témoignages quotidiens de la Croix-Rouge hellénique et du personnel déployé par les Sociétés nationales de la Croix-Rouge pour faire face à la situation humanitaire dans ce pays, les personnes dorment sous des tentes, subissent des températures glaciales et bénéficient d’un accès plus que précaire à l’hygiène, à la nourriture, aux produits de première nécessité, à la santé ou encore à l’éducation. Suite à la signature de l’accord UE-Turquie, des milliers de personnes ont été transportées des îles grecques vers le continent, engendrant ainsi confusion et panique. Il est probable que ce déplacement des populations aggrave encore les conditions humanitaires déjà précaires que rencontrent les migrants sur le continent.

Soutenir la sécurité et des niveaux de vie dignes pour les migrants en Grèce et en Turquie exigent des efforts massifs et concertés par tous les États membres de l’Union européenne. Tenter simplement de contenir le flux des gens ne peut résoudre cette crise humanitaire - qui en créera une autre. Nous devons nous rappeler que nous traitons les énormes répercussions de conflits non résolus et de l’extrême pauvreté qui en découle ; cela exige des solutions politiques.

Tandis que le les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge vont continuer à fournir l’assistance et la protection aux migrants vulnérables tout au long de leur parcours migratoire, les Etats Membres de l’UE doivent conjointement prendre leurs responsabilités pour trouver des solutions durables et plus humaines.

Nous nous félicitons des engagements pris par les États membres de l’UE concernant la réinstallation et la relocalisation des migrants. Compte tenu de l’ampleur de la situation, les efforts fournis doivent être plus conséquents et mis en œuvre d’urgence, en coordination avec d’autres plans d’action qui assurent aux migrants un accès à la protection, tels que la délivrance de visas humanitaires et la réunification familiale. D’après notre expérience, plus de 40% des Syriens qui arrivent sur les îles grecques ont pour but de rejoindre des membres de leur famille déjà présents en Europe. Il demeure néanmoins crucial que l’adoption de toute mesure ne se fasse pas au détriment de réfugiés en provenance d’autres pays, comme l’Afghanistan, l’Irak ou l’Érythrée, qui entreprennent eux-aussi de dangereuses traversées maritimes à destination de l’Europe pour y chercher une protection internationale.

Nous sommes conscients, en tant que Sociétés nationales de la Croix-Rouge, des difficultés que cette crise humanitaire des migrants pose aux gouvernements de l’UE. Toutefois, nous sommes convaincus que les États membres de l’UE et les Sociétés nationales de la Croix-Rouge doivent surmonter ce défi ensemble. Nous attendons de nos gouvernements qu’ils agissent davantage et sommes prêts à leur apporter notre appui. Nous encourageons donc l’UE à :
- Maintenir l’accès pour tous les migrants, et ce indépendamment de leur nationalité ou de leur statut, à une assistance et une protection humanitaire tout au long de leur route migratoire, y compris aux frontières et dans les « hotspots ».
- Garantir que les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge bénéficient d’un accès effectif à tous les migrants, et ce indépendamment de leur statut juridique, pour pouvoir leur prêter assistance et protection sans toutefois être pénalisées.
- Garantir que tous les demandeurs d’asile disposent d’un droit effectif à faire une demande de statut de réfugié et reçoivent une protection conformément à la Convention des Nations Unies relative au statut des réfugiés et à la législation en vigueur dans l’UE. Tous les demandeurs d’asile doivent avoir accès à une aide juridique et ont le droit à une évaluation personnalisée de leur requête.
- Créer davantage d’opportunités concernant des voies d’accès sûres et légales en Europe, notamment grâce à la réinstallation des migrants, à la délivrance de visas humanitaires et au processus de réunification familiale. La guerre et les catastrophes amènent souvent les familles à se séparer, laissant derrières elles enfants et personnes âgées. En vertu du droit international et européen, les États membres de l’UE ont l’obligation de faciliter la réunification des familles.
- Mettre en place des opérations de recherche et de sauvetage dédiées à la situation sur l’ensemble du bassin méditerranéen et garantir une assistance aux migrants en difficulté.
- Donner la priorité à la coopération entre États pour garantir une assistance continue, sûre et sans entraves aux victimes de conflits ou de violence. Des solutions durables concernant ces conflits doivent être trouvées. Dans le cas contraire, ces personnes n’ont d’autre choix que celui de quitter leur foyer pour garantir leur sécurité et celle de leur famille

L’accord entre l’Union européenne et la Turquie prévoit que pour chaque Syrien renvoyé en Turquie au départ des îles grecques, un autre Syrien sera réinstallé de la Turquie vers l’UE. L’accord prévoit également que tous les nouveaux migrants en situation irrégulière qui partent de la Turquie pour gagner les îles grecques à partir du 20 mars 2016 seront renvoyés en Turquie. Les coûts de ces opérations de retour seront pris en charge par l’UE.

Cette tribune est signée par les Sociétés nationale de la Croix-Rouge suivantes :
- Werner Kerschbaum, Secrétaire général, Croix-Rouge autrichienne
- Pierre Hublet, Secrétaire général, Croix-Rouge belge Communauté francophone
- Michael Adamson, Directeur, Croix-Rouge britannique
- Takis Neophytou, Directeur général, Croix-Rouge chypriote
- Anders Ladekarl, Secrétaire général, Croix-Rouge danoise
- Javier Senent, Président, Croix-Rouge espagnole
- Riina Kabi, Secrétaire général, Croix-Rouge estonienne
- Kristiina Kumpula, Secrétaire général, Croix-Rouge finlandaise
- Professeur Jean-Jacques Eledjam, Président, Croix-Rouge française
- Liam O’Dwyer, Secrétaire général, Croix-Rouge irlandaise
- Francesco Rocca, Président, Croix-Rouge italienne
- Uldis Likops, Secrétaire général, Croix-Rouge lettone
- Gintarė Guzevičiūtė, Secrétaire général par intérim, Croix-Rouge lithuanienne
- Gijs de Vries, Directeur, Croix-Rouge néerlandaise
- Asne Havnelid, Secrétaire général, Croix-Rouge norvégienne
- Silviu Lefter , Directeur général, Croix-Rouge roumaine
- Irena Nečemer, Vice-président et représentant légal, Croix-Rouge slovène
- Ulrika Årehed Kågström, Secrétaire général, Croix-Rouge suédoise
- Markus Mader, Directeur, Croix-Rouge suisse

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Christèle Lambert-Côme (Croix Rouge Française)

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