Explosé. Ce matin, au petit jour, j’ai écrabouillé mon ordinateur.
J’étais fière d’avoir trouvé un Mac book air extra-plat, 1/2 centimètre d’épaisseur, un miracle technologique qui me permettait de le soulever d’une main et de vivre et de travailler à l’horizontale. Juchée sur deux épais matelas Bultex, afin de pouvoir basculer dans un couchage à 80 cm du sol sans me baisser, je m’étais construit toute une organisation de " couette bureautique", disposée en auréole sur mon lit. Brochette de CD rangés en éventail dans un astucieux système de petits coussins en velours qui enserrent doucement les disques. Petit pot hérissé de crayons, ciseaux, stylos et autres stabilos. Distributeur de posts-it multicolores. Oreiller cervical sous la tête chez Domi-soins. Pince prégnante pour attraper ce qui tombe par mégarde, munie d’un aimant avec ficelle. Multi-prise en hauteur afin d’effectuer différents branchements. Appareil téléphonique branché sur internet à portée de main. Corbeille à courrier à 3 étages pour documents divers. Téléphone portable pour faire des calculs, regarder des plans, chercher une adresse, relire mes notes, dicter une idée fugitive au micro ou consulter mon agenda.
Derrière ma tête et de chaque côté du lit, sur les 3 murs qui m’entourent, toute une bibliothèque me contemple. 3000 livres sur l’Emploi et le Travail, amassés au cours de 40 ans d’activité : les métiers ouvriers et du tertiaire, les conditions de travail, l’entreprise et son organisation, les statuts et temps de travail, les femmes et l’emploi, les filières professionnelles, l’esprit d’entreprendre... etc... Certains ouvrages couverts d’annotations, d’autres même pas ouverts. Certains totalement démodés, d’autres sans une ride. D’autres encore faisant office de curiosités, comme par exemple un ouvrage de 1970 intitulé " Prospective 2000è écrits par les plus grands intellectuels de l’époque, sans une seule fois le mot chômage : on y avait prévu la révolution informatique, les biotechnologies, mais pas la crise de l’emploi. Et puis des livres pour les longues nuits d’insomnie. Entre 100 et 300 pages dévorées chaque nuit. A ce tarif-là, la descente est rapide. Je lis généralement 3 livres à la fois : une biographie ; un livre pour "changer le monde" et un autre pour l’oublier, souvent un roman policier.
Et puis ma Roll-royce des ordinateurs, mon Mac Book air extra-plat, pas plus épais qu’une limande. ça me fait penser aux filles dépourvues de poitrine, que des jeunes de banlieue appelaient autrefois des "fax", du temps où ça existait encore. Il y avait aussi cette définition " passe derrière les affiches sans les décoller"... C’est tout ça, mon Mac book air. Mieux qu’une rivière de diamants, un petit bijou, une merveille de technologie. Bien pratique en tout cas, cet Apple façon "pelure de pomme", la feuille de papier à cigarettes des ordinateurs.
Une plume. Idéal donc pour la prendre, pour écrire mon " Journal d’une Impatiente" à l’horizontale. Pendant presque un an, mon cahier était devenu muet. Trop long, trop difficile, trop découragée. Le sevrage médicamenteux était trop chaotique pour que je lève le nez du difficile objectif à atteindre. Le sevrage du Rivotril avait été un véritable parcours du combattant. L’arrêt du Laroxyl n’avait guère été plus simple. Crises de cafard, larmes. Une longue période de tunnel dans une courbe, qui ne permet pas d’avoir visibilité sur l’issue...
Et puis mon Mac book air m’avait fait retrouver le goût de l’écriture. Parcimonieusement, après une période de blanc total, je m’étais remise à écrire quelques textes. D’abord du bout des doigts, puis plus à l’aise dans mon expression. L’arrêt du Laroxyl, un antidépresseur prescrit abusivement pour diminuer les douleurs, s’est traduit par des insomnies sévères. Alors mon ordo est devenu mon compagnon de lit : une plume aux plumes. J’alterne une vidéo à 3 h du mat et un peu de texte pour le boulot. Et puis quelques lignes que je retranscris du Journal d’une impatiente, rescapé de mes mois d’hospitalisation. Un énorme cahier griffonné de partout, presque illisible. Bien pire encore que les partitions indéchiffrables du rageur Beethoven. Les insomnies se traduisent par une période de transition, qu’on pourrait appeler une phase "légume" plus ou moins longue où la léthargie vous engourdit tellement qu’on ne parvient plus à tendre la main pour éteindre la lumière, ou même pour pousser l’ordinateur sur le côté, à la place du compagnon qui a déserté le lit. Et puis on sombre d’un coup, dans un sommeil plus ou moins profond, plus ou moins agité, plus ou moins peuplé de cauchemars.
Certaines nuits, j’ai tellement mal à quelques-unes de mes vis (et notamment Véronique, ma vis fantôme du sacrum gauche ) que je dors avec mon corset orthopédique pour lisser un peu la souffrance, enserrée dans mon scaphandre. C’est ce que j’ai fait cette nuit. Malheureusement, mon ordinateur a glissé sous mon corset et je l’ai écrasé de tout mon poids. Les attaches en métal se sont enfoncées dans l’écran et mon ordi a fini sa nuit par une chute de 80 cm de hauteur sur la moquette. En tombant, le coin droit s’est émoussé et le couvercle s’est gauchi, mais l’alu a tenu bon. C’est costaud, ces petites bêtes-là.
J’attrape ce rescapé au petit jour avec ma pince prégnante. Je jette un coup d’oeil à sa gueule cabossée, qui a plié, mais n’a pas rompu. Je branche mon Mac sur le secteur. Horreur. L’écran est parcouru de secousses horizontales, comme un zèbre qui aurait mal tourné. Et ça et là, sont allumées des étranges points noirs " poilus", avec des barbules façon bombes prêtes è exploser. La mort dans l’âme, j’appelle au secours mon fidèle Règis, développeur chez Apple. Il prend un rendez-vous pour moi en urgence chez Apple store, le magasin situé sous la pyramide du Louvre. Je pars avec mon blessé, emmitouflé dans un sac. Je trouve miraculeusement une place de stationnement " handicapé" à deux pas de l’entrée. Je me précipite à l’étage, aussi vite que le permettent mes cannes et mon précieux chargement, où une armée de spécialistes nous accueille.
L’attente n’a pas dépassé une minute. J’expose les circonstances de l’accident. Le sourcil froncé, le vendeur disparaît avec mon Mac sous le bras. Il revient la mine sombre : "vos pixels sont morts" (ce sont tous les points noirs à pattes velues qui constituent le tableau arachnéen qui sévit sur mon écran.) "et vos cristaux liquides ne valent guère mieux". Je hoquette : "combien, la réparation ??". "Oh... plus cher que l’ordinateur. Il y en a pour plus de 1000 euros...ça ne vaut pas le coup..." C’est comme si j’avais reçu un véritable coup de massue : je l’ai payé l’année précédente la modique somme de 750 euros, en raison d’une opportunité exceptionnelle comme seule la FNAC sait en offrir de temps en temps. Je tends la facture "elle est de moins d’un an..." avec une lueur d’espoir dans la voix. Mon interlocuteur lève une main négative : "la garantie ne couvre pas les chocs. C’est vous qui avez commis les dégâts".
J’ai posé ma canne sur le comptoir et je pleure à gros sanglots. Le vendeur, gêné, fixe le sol. Les clients me regardent, interloqués. Au mur, des écrans défilent, vantant les mérites des nouveaux produits Apple. Tout d’un coup, mon visage s’éclaire. J’ai aperçu à travers mon rideau de larmes un léopard dans un paysage de neige qui bondit sur l’écran, à la gloire du logiciel "Snow Leopard" qui porte son nom... Je risque le tout pour le tout : "Écoutez, je suis lourdement handicapée. J’ai de très petits revenus. Mais j’ai un blog sur mon histoire, qui a reçu des milliers de visites, grâce à une émission de radio sur France-Inter...Je peux vous faire de la pub..." Et ne voilà-t-il pas que je me lance dans une comparaison osée entre la vitesse du logiciel Apple et la lenteur de l’administration (2,25 m ) et que j’explique mon texte "deux fois plus lent qu’un escargot, mais un peu plus rapide qu’une limace...", récit qui arrache un sourire à mon interlocuteur. Un petit cercle de curieux s’est formé, intrigué par cette discussion zoologique. Une femme me tend un kleenex secourable. C’est alors que je risque une offre commerciale "Si vous voulez, j’écris un article sur mon blog : un léopard de chez Apple, c’est tellement plus rapide qu’un escargot. Au fait, quelle vitesse, un léopard ?" Les clients y vont de leur grain de sel : "80 kms / h, non plutôt 70... Les guépards vont plus vite... Oui, mais ils fatiguent sur la durée..." contestent d’autres. Et voilà nos utilisateurs partis à pianoter sur le Mac de démonstration pour quérir la réponse sur Google. Je n’écoute plus ce débat d’experts, j’attends le coeur battant. Mon vendeur a disparu, plaider ma cause en "haut lieu" derrière une vitre fumée. "C’est d’accord. On vous change le couvercle, vous garderez les bosses du clavier" me dit-il au retour, avec un grand sourire. Je tends mon blessé qui s’engouffre dans une enveloppe pour intervention chirurgicale. Je reviens dans 10 jours le quérir retapé, avec des pixels et des cristaux liquides tous neufs.
Maintenant, il me restait à tenir ma promesse. J’ignorais à cet instant que je resterais plus d’un an sans écrire une ligne, terrassée par des crises de toxicomanie médicamenteuse, incapable de sortir de ma coquille et d’émettre quelque signe extérieur. La famille des gastéropodes avait provisoirement gagné sur les félins. Mais ce soir, j’ai fini par écrire le texte promis, avec un an de retard. Depuis, le logiciel Snow Lèopard a été détrôné par le Lion. Et il y a 10 jours, on m’a volé mon ordinateur.
Tout passe, chez Apple comme ailleurs. J’ai une pensée pour Steve Jobs, parti lui aussi très vite, qui sur le site dédié, nous regarde derrière ses petites lunettes rondes et se tient la barbichette, tout en commettant une ébauche de sourire. J’ai affiché sur mon bureau la couverture de Télérama, avec une pomme croquée qui verse une larme.
Au fait, précision : le léopard atteint une vitesse de 65 kms / heure, soit 29.889 fois plus vite que l’instruction d’un dossier à la MDPH du Val d’Oise. J’avais bien raison de miser sur Apple !! Mais tout vient à qui sait attendre : je passe au tribunal du contentieux de l’incapacité le 15 Novembre prochain. Et qui sait ? Peut-être obtiendrais-je ENFIN ma reconnaissance d’invalidité, 6 ans après et trois procédures judiciaires plus tard...
