En Janvier 2006, hospitalisée à Saint-Ouen-l’Aumône, commune de la ville de Cergy-Pontoise (Val d’Oise), je dois me rendre en ambulance couchée à Berck-sur-mer (soit 500 km aller/retour) pour une visite de contrôle effectuée par mon chirurgien, afin d’examiner si mes greffes ont « pris » et si je peux enfin avoir le droit de m’asseoir. Un véritable parcours de combattant : la position sur le dos avec mes 42 vis fichées dans les corps vertébraux sont autant de clous ouverts sur lesquels je repose comme un fakir. A la différence malheureusement que tous mes « clous » ne sont pas de la même grandeur, ce qui aggrave d’autant le supplice.
Autre difficulté, le patient couché encaisse toutes les accélérations du véhicule, tous les cahots du macadam. Le moindre joint de dilatation sur l’autoroute, le moindre cassis (et Dieu sait s’ils prolifèrent dans certaines communes !!) sont autant de chocs dans ma colonne vertébrale fraîchement opérée, bien que protégée par le port de mon corset. Pour supporter cette épreuve particulièrement pénible, je me suis préparée avec ma copine Charo (voir lettre à Odile) pour une visualisation-relaxation où je mobilise toutes les pièces matérielles et vivantes de ma colonne vertébrale, comme autant de musiciens dont je suis le chef d’orchestre. Malgré ce texte enregistré que je m’écoute en boucle sur mon e-pod, je m’évanouis à l’arrivée, tellement le voyage a été long et difficile. Il faut me porter et m’allonger sur une table de massage, où mon ancienne kiné Frédérique m’aide à reprendre mes esprits.
1/ Tout d’abord, j’essaie de ranger mes douleurs, en les alignant comme des enfants sages dans une cour de récréation.
Allons, allons mes vertèbres... Si vous vous taisiez un peu. J’aimerais que vous chuchotiez au lieu de hurler ainsi à l’intérieur. Il y en a toujours qui en rajoutent dans l’indiscipline. Bien entendu, toujours les mêmes qui s’échappent de l’ordonnance générale en se faisant remarquer plus que les autres.
Toi ma chère dorsale n°4 = D4, je t’ai appelée David, mais tu n’en fais qu’à ta tête sans m’écouter. Je t’ai pourtant donné un très beau nom, celui d’un grand roi. Alors pourquoi me fais-tu tant souffrir avec tes deux agrafes supplémentaires. Tu pourrais me remercier de t’avoir ainsi attachée à mes tiges verticales pour te rendre plus solide. Et vous qui me brûlez sans ménagements, vous les muscles sensés rattacher la colonne vertébrale à mes omoplates, mes « rhomboïdes » les costauds Rambo 1 et Rambo 2, qui m’envoyez du feu juste sous le soutien-gorge… Votre rôle est d’avoir une vigilance de sentinelles. Et voilà qu’au lieu de me garder droite comme un I, vous m’arrachez mes omoplates avec vos lances ! Dressez vos piques vers le ciel et non à l’horizontale, c’est un ordre !
Et vous ma bande de poignards indisciplinés, un peu de calme ! Vous, les fameuses vis enfoncées dans les corps de chaque vertèbre. Ne pouvez-vous pas me laisser un peu de répit quand je me roule dans le lit sur le côté, au lieu de m’envoyer votre cortège de douleurs qui tel un faisceau d’épées me traverse de part en part ? ? Il y en a toujours deux au niveau du sacrum en S1 – ma première vertèbre sacrée Salomon- qui dépassent plus que les autres. Pourquoi avez-vous décidé de vous pointer ainsi, au lieu de vous aligner comme les autres ? Pourquoi dans mon impression générale de « fakir couché sur une planche à clous » ces deux-là font-elles toujours bande à part parmi les quarante autres, par leur dépassement intempestif ? Comme deux Ali-baba qui prendraient la tête des 40 voleurs ? J’aimerais vous imposer de rester couchés en quarantaine, étendus au fond du lit sans se dresser dans mon dos sans ma permission. Finie, la récré, on s’aligne !
2/ Et maintenant je remets un peu d’ordre dans l’orchestre.
Puisque tu sembles t’assagir un peu, cher David, pourrais-tu utiliser toute ta puissance de chef pour donner l’ordre aux meilleurs artisans de ton royaume de transformer tout mon matériel disposé dans mon dos, toutes ces agrafes, vis, tiges et barres en une magnifique lyre. Une belle lyre en métal sur laquelle tu pourrais chanter des psaumes. La marque de mon matériel « Colorado n° 2 » indiqué sur mon compte-rendu opératoire est une couleur. Que cette lyre brille d’un doré orangé comme les pentes du canyon du célèbre désert. Il paraît que ce "maudit matos" est plus pur que de l’or : alors, ordonne qu’il sonne comme un Stradivarius. Un chant puissant qui donne la chair de poule, un hymne à la gloire de la vie qui a poussé en moi. Je suis là, j’ai survécu à toutes ces pulsions de mort. J’ai résisté aux accidents opératoires de moelle épinière. J’ai été entourée de 10 personnes de haute qualification pendant une dizaine d’heures au bloc qui ont fait un travail d’orfèvre. J’ai joué les prolongations : il y avait deux routes, mon corps a décidé de choisir la vie et de se dresser sur son séant. Alors je voudrais goûter chaque minute de ce temps retrouvé, comme un suc de gelée royale doux comme du miel. Je voudrais que vous soyez autant d’abeilles qui bourdonniez de concert autour de moi qui suis votre Reine.
Tout d’abord commençons par rassembler cet orchestre en désordre. Je voudrais que mes 12 dorsales, mes 5 lombaires, mes 5 vertèbres sacrées, les 12 disques des dorsales, les 5 rectangles en titane qui ont remplacé mes disques lombaires, mes 18 greffes osseuses D1/S1 fabriquées avec mes épines dorsales et de l’os de synthèse : ces 57 unités, drapées dans de magnifiques robes du soir rouge vermillon, grenat, terre de sienne dessinées par Christian Lacroix, agrémentées d’écharpes chamarrées couleur orange feu, coq de roche, vermillon, rose fuschia et jaune d’or… fassent un grand silence et se tiennent dignes.
J’appelle aussi à la rescousse tout le matériel qui accompagne cet ensemble chatoyant : mes 2 grandes tiges en titane, ma petite tige du milieu D6-D10, mes deux plaques sur le bassin, mes 42 vis. Ma solide charpente métallique à la Eiffel, mes fidèles sherpas qui ont pris le relais de ma colonne vertébrale fatiguée. Un collectif de 47 outilleurs OHQ en tenue de dimanche, revêtus de tenues impeccables d’Yves St Laurent, dans la sobriété d’un bleu nuit comme de l’encre, lisse comme des cheveux gominés de tauréador, relevé par la délicate pointe de brillance d’une ganse satinée sur le revers. Tout ce collectif de 104 musiciens entièrement solidaires maintenant, rassemblés pour toute ma vie que je souhaite longue, vous êtes soudés jusqu’à la fin désormais. Vous êtes tenus d’apprendre à vivre ensemble. J’aimerais un grand recueillement de l’orchestre pour démarrer pile au même instant, dans un unisson irréprochable, au geste précis de ma baguette, pour trancher le silence avec l’exactitude de l’effilement du bistouri du chirurgien.
3/ Je distribue maintenant les partitions à chacun
Que ma colonne vertébrale soit une flûte dorée qui chante d’une voix d’une pureté et d’une puissance qui sonnent sous une voûte de cathédrale. Que l’air du souffle de mes poumons retrouvés envoie leurs 3 litres d’air pour circuler tout au long de cette grande flûte dressée comme une colonne de temple, portée par S1 , mon fidèle Salomon qui tient l’édifice sur ses épaules et porte les deux barres horizontales attachées sur mon sacrum comme deux arcs-boutants de soutènement. Un roi dont la justesse du jugement a traversé l’histoire, particulièrement qualifié pour indiquer le DROIT à mon édifice, une verticalité irréprochable comme la rectitude d’un fil à plomb. Que tous ces trous faits par les vis, les crochets, les agrafes, deviennent autant d’ouvertures de l’instrument pour faire passer l’air et émettre des harmoniques d’une justesse vibratoire à faire pleurer des pierres.
Que le bassin circulaire de mon sacrum qui a accueilli mes petits soit l’embouchure de cette flûte. Là où j’ai porté la vie comme un trésor. Qu’il émette des sons purs comme des doux vagissements d’enfants baignés dans mon bassin et qui naissent à la vie, comme des voix d’anges, des chants sacrés qui s’envolent vers le ciel dans une nuée de papillons.
Que les cervicales chantent des sons de basse et notamment C2 Axis qui me donne l’équilibre et protège des vertiges et de la folie. Qu’elle reste bien calée, droite dans son axe et donne le LA grave à 440 vibrations/secondes, le diapason de tout l’orchestre. Comme la longue montée d’un Ohmmmmmmm tibétain qui se prolonge dans un écho immense.
Que C1 Atlas - le géant qui porte la terre- et que j’ai nommé Christophe, le puissant passeur de fleuve qui réussit à traverser, malgré la très lourde charge divine qu’il porte sur ses épaules, émette des sons de Bourdon très graves qui sortent des profondeurs, pris dans son coffre puissant de Titan et qu’il anime le chœur de toutes ses sœurs de fortune, toutes mes pièces en titane. Qu’il sonne comme les plus hauts tuyaux des grandes orgues de St Sulpice joués par César Franck et Gabriel Pierné, les professeurs de ma grand mère Odile. Qu’il soit le gardien de mon contrôle postural et veille à l’alignement impeccable des 57 vertèbres et de leurs compagnes greffes et disques, chatoyantes dans leurs superbes robes du soir et leurs écharpes colorées, des 47 compagnons qui m’outillent dans leurs smokings bleu nuit, comme la rangée sage d’enfants dans la cour d’école du film les Choristes.
Que mon oreille interne ODILE, du nom de ma grand mère pianiste, fasse partir un souffle qui prenne sa puissance dans les poumons du géant Atlas, au passage de C1, mon fidèle passeur Christophe.
Que les dorsales du haut, celles qui me font le plus mal, le quatuor de « la bande des 4 » D4 (David)/ D3 (Daniel)/ D2 (Denis), D1 (Dominique) chantent des beaux chants d’hommes ténor accompagnés par David avec sa lyre. Ils pourraient chanter un chant de libération pour mettre en fuite les douleurs : « O bella Ciao, bella Ciao… bella Ciao… Ciao.. Ciao… »
Que les dorsales du milieu D8/D7/D6/D5 chantent avec des voix de femme alto comme l’instrument de mon oncle Etienne : la lancinante plainte d’airs de Brahms, par ex le concerto n° 1 pour piano et orchestre.
Que les dorsales les plus basses D12/D11/D10/D9 chantent avec des voix de femme soprane dramatique de même tessiture que ma mère : une musique de Reynaldo Hahn « Si mes vers avaient des ailes…./ des ailes comme l’oiseau… » qu’ils s’envolent à leur tour, dans un grand bruit d’ailes.
Que les lombaires L5/L4/L3/L2/L1 - et notamment L5 = Louise, la plus vieille, la plus fatiguée- chantent avec des voix de femme soprano : des beaux motets de Bach comme « Herr, du lässest nicht mich… nicht… mich… » Seigneur, ne m’abandonne pas…)
4/ Bouquet final
Que Axis donne le LA de départ et que je fasse descendre mes 3 litres d’air doucement, tout doucement le long de mon dos. Je remonte la gamme dans cette comptine enfantine de la Mélodie du Bonheur chantée par Julie Andrews :
Do- Le Do il a bon dos
Ré- Rayon de soleil d’or
Mi - C’est la moitié d’un tout
Fa- C’est facile à chanter
Sol- Le sol où nous marchons
La- C’est là où vous allez
Si- siffler comme un pinson
Et ça nous ramène à Do….
_Le DOS…
Et pour conclure, que mon bassin s’ouvre comme une embouchure de trompette dans un concerto de musique baroque de Corelli. Que ce souffle sèche toutes ces greffes, tous ces matériaux séparés et qu’il fabrique un ciment capable de souder solidement les 104 compagnes et compagnons de mon dos, solidaires dans un immense, gigantesque LA final :
les cervicales chantant le La grave à 440 vibrations/ seconde...
les dorsales le La alto à l’octave du dessus à 880...
les lombaires encore au dessus avec le La soprane à 1760…
les vertèbres sacrées dans le La suraigu à 3520…
Et que cet immense accord parfait vibrant de toutes ses harmoniques fasse comme les trompettes de Jéricho : écrouler dans un nuage de poussière les murailles de la peur et du désespoir…
Qu’on ferme les portes du passé de l’AVANT !
Qu’on ouvre grand, très grand, les portes du futur de l’APRES !!!
